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Gouverner (1/3) : la conquête du pouvoir

Catégorie : Actualité,Le Parti socialiste,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 26/12/2012 à 12:09

Gouverner (1/3) : la conquête du pouvoir

La fin d’année approche, et c’est toujours un moment privilégié pour retrouver les siens, reprendre des forces, former des résolutions pour les temps qui viennent, se retourner aussi sur l’année écoulée pour en tirer des leçons. 2012 aura été pour le pays, pour la gauche, pour les hommes et les femmes désormais en charge du gouvernement de la France, un cru particulier. Au moment où cette année s’achève, je veux partager quelques analyses avec vous, en distinguant, comme le faisait jadis mon cher Léon Blum, la conquête du pouvoir et son exercice.

François Hollande était le candidat qu’il fallait, au moment qu’il fallait, pour emporter cette élection décisive et difficile.

Je reviens, tout d’abord, sur le temps qui a précédé le 6 mai, jour de l’élection présidentielle. Ce fut celui de la campagne, de cette bataille rude, tendue, que nous avons conduite avec la conviction qu’après tant d’années dans l’opposition, après tant de défaites dans la confrontation suprême, nous avions le devoir de tout faire, de donner le meilleur de nous-mêmes pour que les Français fassent confiance, après François Mitterrand, à un deuxième Président socialiste. Cette élection n’était pas gagnée d’avance. Certes, le sortant était affaibli par un bilan pauvre et par le rejet d’une politique erratique et souvent brutale. Pour autant, la France n’est pas structurellement à gauche – le premier tour l’a montré – et Nicolas Sarkozy, malgré sa lassitude et ses hésitations, voire les contradictions de son camp, n’était pas un adversaire facile. J’ai vécu cette campagne au premier rang, puisque je l’ai dirigée aux côtés de François Hollande. Elle fut, je crois pouvoir le dire, exemplaire – avec une équipe légère et cohérente, alimentée par un vivier d’experts nombreux et compétents, un rassemblement de tout le Parti socialiste derrière son candidat, une réactivité constante, une organisation et une mobilisation réussie. Le mérite en revient d’abord au candidat lui-même – combattant pugnace, orateur talentueux, travailleur inlassable et concentré – qu’une vie politique entière avait préparé à cette rencontre avec les Français. L’esprit de courtisanerie ne m’a jamais caractérisé, je garde ma liberté de pensée, mais je répète ce que j’ai déjà dit à l’époque : François Hollande, que je connais depuis 30 ans maintenant, m’a impressionné tout au long de ces mois, il était le candidat qu’il fallait, au moment qu’il fallait, pour emporter cette élection décisive et difficile.

Mais par-delà ce souvenir et ces impressions, je veux surtout souligner la substance de notre campagne, le souci de vérité qui l’a animée. Toute campagne comporte sa part d’excès, il n’y a pas de victoire électorale sans passion de convaincre. La nôtre, sans doute, n’y a pas totalement échappé. La magie et la beauté du verbe, les aléas de cette interminable quête – entre le débat des primaires socialistes et le 6 mai, près d’un an s’est écoulé – nous ont conduit parfois à y céder, j’en suis conscient. Mais ce ne fut pas notre inspiration générale ou principale. François Hollande, candidat, connaissait la situation du pays, il voulait une campagne sérieuse, sincère, entrainante mais non mensongère. Ce fut sa démarche dès les primaires. Jamais, à aucun moment, nous n’avons travesti la réalité ou enjolivé l’état du pays. Nous savions que nous avions, si nous menions bien cette campagne, de bonnes chances de l’emporter, et cela nous imposait davantage encore un devoir de vérité.

L’heure de la gauche, si nous étions capables d’être à la hauteur des responsabilités qui nous étaient confiées, devait arriver.

Les Français, en effet, aspiraient au changement. Ils étaient lassés de l’injustice et de l’arbitraire des années Sarkozy, ils ne voulaient plus d’une politique qui clive ou divise, ils aspiraient au rassemblement, à une pratique du pouvoir plus apaisée. Les scrutins locaux l’avaient montré au fil des ans : l’heure de la gauche, si nous étions capables d’être à la hauteur des responsabilités qui nous étaient confiées, devait arriver. Nous ne souffrions en effet d’aucun des handicaps qui avaient entraîné la défaite en 1995, 2002 et 2007. Nous ne sortions pas, comme lors de la première candidature de Lionel Jospin, d’années de discrédit de la gauche, qui limitaient notre ambition à faire renaître par une belle campagne, l’espoir de voir la gauche se redresser – ce qu’elle fit en 1997. Nous n’étions pas, comme en 2002, au terme d’une cohabitation harassante, qui nous avait privés des forces nécessaires pour mener le combat contre un Jacques Chirac pourtant politiquement affaibli. Et le Parti socialiste s’était rassemblé sans difficulté autour de François Hollande, après des primaires réussies et mobilisatrices. Cela nous imposait un devoir : il ne s’agissait pas seulement de mener une campagne électorale, mais bel et bien de nous préparer à diriger le pays, et de dire aux Français comment, derrière le nouveau Président élu, nous le ferions. Bref, nous voulions obéir à la maxime sociale-démocrate : nous comporter dans l’opposition comme si nous étions au pouvoir, avant d’être combatifs au pouvoir comme nous pouvons l’être dans l’opposition.

François Hollande n’a jamais pris sa campagne à la légère, il a été, tout au long de ces mois passés ensemble, d’une extraordinaire exigence avec lui-même et avec les autres. Les consignes de l’équipe de campagne étaient claires : tout devait être précis, chiffré, toute démagogie était proscrite, tant nous savions que les engagements non tenus nous seraient ensuite retournés comme des reniements ou à tout le moins des reculs. Directeur de campagne, j’ai eu la chance d’être entouré d’une équipe très soudée, organisée en pôles, susceptible de fournir au candidat les analyses, les argumentaires, les éléments de discours, les propositions concrètes, dont celui-ci pouvait avoir besoin, et dont il tirait ensuite, en y apportant sa patte, avec son propre style, ses propres mots, ce qu’il croyait devoir en retenir. Nous avons travaillé, en cercle large puis en petits groupes, au projet présidentiel, alimenté à la fois par les travaux de nombreux experts, par ceux de la « mission première année » confiée à Laurent Fabius, et par la réflexion des principaux responsables politiques de la campagne. Mais le projet – et c’est ce qui fait sa principale force – fut en définitive celui de François Hollande lui-même, qui y a apporté ses idées, qui a opéré méticuleusement ses arbitrages, qui écrivait lui-même ses propres discours. Je n’y ai pas vu la marque d’une suspicion à l’égard du travail collectif mais la preuve d’une implication, d’un engagement personnels, une volonté d’appropriation de la campagne, d’identité entre celle-ci et le candidat. C’est ce qui nous avait manqué par le passé, c’est ce qui nous a permis de gagner cette fois.

Nous avons mené cette campagne avec le souci d’être une gauche de gouvernement.

Oui, nous avons mené cette campagne avec le souci d’être une gauche de gouvernement. Chaque mot compte ici. Notre projet est de gauche, il est socialiste. Chacune de ses propositions, chacun de ses engagements, est marqué par le souci de la justice sociale, par la volonté du redressement, par l’ambition de transformer la société, exprimée dans notre slogan : « le changement, c’est maintenant ». François Hollande avait en 2011 écrit un livre : « le rêve français ». Cette formule reste d’actualité, malgré les difficultés de l’heure : la France est notre pays, elle conserve des atouts formidables – sa culture, sa langue, son rayonnement dans le monde, son influence en Europe, sa démographie, ses entreprises, ses services publics, ses infrastructures, la qualité de sa recherche, le savoir-faire des Français. Elle n’est pas condamnée, comme certains aiment à le dépeindre, à devenir un musée au cœur d’une Europe vieillissante, elle a un grand avenir, à la hauteur de son histoire, si elle sait se redresser et se rassembler. Mais ce rêve n’est pas un doux songe, une illusion, une incitation à la facilité. Il est d’abord une exigence, un appel à la mobilisation et à l’effort. C’est ce qui distingue, justement, la gauche de gouvernement de la gauche protestataire, ou tribunicienne : la volonté de traduire nos idées en actes, la conviction que le dialogue social est la meilleure méthode pour faire partager le changement, que la réforme est la clé de la réussite.

Le projet présidentiel était et reste une feuille de route ambitieuse, mais crédible et solide.

C’est pourquoi le projet présidentiel était et reste une feuille de route ambitieuse, mais crédible et solide. Les piliers de la politique que nous conduisons y sont en effet clairement posés. Nous savions qu’il nous fallait faire face à la crise la plus grave que la France ait traversée depuis 50 ans. Nous connaissions l’état dégradé de nos finances publiques. Nous étions conscients de l’affaissement de notre appareil productif et du recul de notre industrie. Nous sentions monter, partout, le sentiment d’injustice de nombreux Français, face à la croissance des inégalités de toute nature. Les engagements du candidat, déjà, disaient notre souci du sérieux budgétaire, notre ambition de réorienter une construction européenne trop exclusivement tournée vers l’austérité, notre volonté d’agir pour faire redémarrer l’investissement, notre attachement à la justice sociale et par-dessus tout, comme un fil rouge, notre devoir de combattre le chômage, de recréer de l’emploi.

Pour la première fois, je le crois, les socialistes et la gauche ont placé sur le même plan la conquête du pouvoir, avec ses rites et ses rythmes, et l’exercice du pouvoir, avec la confrontation au réel qu’il impose.

Le 6 mai 2012, les Français ont élu François Hollande à la Présidence de la République. Le 15 mai, le gouvernement de Jean-Marc Ayrault a été nommé. Le 17 juin, les socialistes ont obtenu une majorité absolue à l’Assemblée nationale, renforcée par l’apport des écologistes et des radicaux de gauche. Le temps de l’action et du redressement commençait. Et ce quinquennat, d’emblée, se plaçait pour la gauche sous le signe d’une  double originalité : commencer d’abord par le plus difficile, par l’effort juste, avant d’envisager une période plus porteuse, ensuite travailler dans la continuité, dans le prolongement exact de la campagne. Oui, pour la première fois, je le crois, les socialistes et la gauche ont placé sur le même plan la conquête du pouvoir, avec ses rites et ses rythmes, et l’exercice du pouvoir, avec la confrontation au réel qu’il impose. Après 10 ans d’opposition, grâce à beaucoup de travail, nous étions prêts à exercer la responsabilité du pouvoir. Nous avions pour cela les idées, les équipes, les projets. Nous savions que la tâche serait difficile, et d’ailleurs que nous avions gagné parce que c’était difficile. Mais nous avions, par cette démarche sérieuse et cohérente, réuni les conditions pour mener une politique honnête, juste et crédible. Directeur de la campagne présidentielle, je suis fier d’avoir participé à cette victoire, tant et si longtemps attendue, espérée. Mais jamais l’euphorie ne l’a emporté sur la gravité, la joie sur la responsabilité. Aujourd’hui ministre de l’économie et des finances, et cette fois-ci à l’heure de l’exercice du pouvoir, dont je vous parlerai demain, ces sentiments ne m’ont pas quitté.

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Un commentaire

  • marie mcb dit :

    Oui, François Hollande a gagné car il etait le plus crédible. Plus crédible que Sarkozy, plus crédible que Ségolène Royal ou que Martine Aubry, plus crédible que Lionel Jospin, plus crédible que Jacques Chirac, plus crédible même que ne l’a été François Mitterrand, plus crédible aussi que Valéy Giscard d’Estaing.
    François Hollande etait tres bien préparé à la fonction de Président de la République, les Français le savaient, il ne manquaient que les primaires pour que les Français le choisissent.
    Les primaires sont la plus belle invention du PS pour gagner.
    François Hollande a su s’entourer d’une équipe tres compétente pour gagner et pour gouverner. Il sait demander le meilleur possible de chaque personne. Il a l’intelligence et l’humanité nécessaires pour gouverner.
    Il sait que seul il ne peut rien faire, mais il sait motiver une équipe à la perfection. C’est son plus grand talent.
    Merci à tous.

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