Croître ensemble

Croître ensemble

Je veux revenir sur certains enseignements de cette semaine qui se révèlera peut-être, avec le recul, décisive.

La semaine écoulée a été pour moi particulièrement chargée : réunion de l’Eurogroupe et de l’Ecofin à Bruxelles lundi et mardi matin, débat parlementaire sur la réforme bancaire de mercredi à jeudi, G20 à Moscou vendredi et samedi. Elle a aussi été marquée par la publication du rapport de la Cour des comptes, et la discussion sur les perspectives des finances publiques qu’elle a entrainée, ainsi que par les mauvais chiffres de la croissance en Europe et en France au dernier trimestre 2012. Je veux revenir sur certains enseignements de cette semaine qui se révèlera peut-être, avec le recul, décisive.

Le temps est venu de concevoir une stratégie de reprise économique à la fois mondiale, européenne et nationale.

De mes rencontres internationales et de l’analyse des données économiques, je tire une conclusion politique forte : le temps est venu de concevoir une stratégie de reprise économique à la fois mondiale, européenne et nationale. Le message du G20 rejoint en effet celui que j’avais noté il y a quelques semaines à Davos. La crise financière qui a ébranlé le monde depuis 2008 est en train de s’estomper. Des mécanismes de régulation plus performants – certes lentement, laborieusement, mais au final sûrement – se mettent en place, la riposte collective est plus ajustée. Et les préoccupations se détournent désormais clairement de la zone euro pour se porter vers les déséquilibres économiques mondiaux. La zone euro, c’est à présent évident, est sortie de ce que j’ai appelé sa « crise existentielle » : sa pérennité, son intégrité, la volonté de ses membres de trouver des remèdes à nos faiblesses collectives ne sont plus en doute – à tel point que le retour de la confiance en l’euro peut influer à la hausse sur le cours de notre monnaie partagée. Cela ne doit certes pas nous inciter à relâcher les efforts entrepris pour renforcer la stabilité, mais doit nous pousser à mieux mesurer et combattre les difficultés de l’économie réelle.

La consommation, soutenue par nos choix en faveur du pouvoir d’achat, résiste.

Car si la crise financière et la crise de l’euro trouvent progressivement une solution, la crise économique, elle, n’est pas derrière nous, elle est au contraire dans une phase aiguë. Plusieurs indicateurs en témoignent. Le premier, bien sûr, est exprimé par les résultats économiques de nombreux pays européens. Le quatrième trimestre 2012 a été le plus mauvais depuis 2009, avec un recul de la croissance de 0,6% dans la zone euro – de 0,7% en Espagne, 0,6% en Allemagne, 0,3% en France – et de 0,3% en Grande-Bretagne. Techniquement, notre pays n’est pas en récession : il aurait fallu pour cela deux trimestres de recul. Mais la situation économique n’est pas réjouissante, loin s’en faut : l’investissement des entreprises, les exportations, la construction de  logements souffrent, même si la consommation, soutenue par nos choix en faveur du pouvoir d’achat, résiste. L’année 2012 aura, en tout cas, été une année de croissance nulle, et l’acquis pour 2013 est très faible. En outre, on le sait, l’euro s’est un temps apprécié, compliquant encore la position de nos entreprises à l’international. Une telle perspective européenne et française ne peut perdurer : nous ne pouvons nous résigner à voir le patient mourir guéri, à accepter que la zone euro soit, pour une longue durée, condamnée à la croissance faible et au chômage de masse. Les peuples européens ne pourraient l’admettre, alors que les plans sociaux se multiplient de façon douloureuse. Il faut donc réagir et trouver des solutions.

Il fallait rappeler que l’instabilité monétaire aurait des conséquences négatives.

Une prise de conscience de cette nécessité me semble en train de naître. C’est ce que j’ai ressenti au G20 de Moscou. Je n’ai pas une longue expérience de ces réunions – je n’y participe que depuis neuf mois. Mais celle-ci a, davantage peut-être que celles auxquelles j’ai participé sous la précédente présidence mexicaine, traité les grandes questions du moment, à commencer par celle des taux de change. Celle-ci avait été soulevée par la France : je l’ai moi-même évoquée avant que le Président de la République, François Hollande, n’en appelle, devant le Parlement européen, à Strasbourg, à définir des remèdes à la volatilité des changes. J’ai lu, ici ou là, que cette initiative française n’avait pas été suivie, voire aurait été durement critiquée. Eh bien, je pense au contraire que nous avons bien fait de soulever les difficultés causées par certaines stratégies agressives ! Le G7, qui ne s’était pas exprimé sur la question depuis la fin 2011, puis le G20 ont pris des positions claires. Nous n’avons jamais voulu participer à une « guerre des monnaies », ou faire pression sur la BCE, dont l’indépendance doit être totalement respectée. Mais il fallait rappeler que l’instabilité monétaire aurait des conséquences négatives, et refuser les dévaluations compétitives pour souhaiter qu’une approche coopérative permette de parvenir à des parités plus conformes aux fondamentaux économiques et moins soumises aux humeurs des marchés. Cette démarche, retenue par le G7 et le G20 est, j’en suis persuadé, de nature à favoriser le retour à la sérénité. C’était la nôtre, elle a été entendue. Je m’en félicite.

Nous devons réfléchir au bon équilibre entre la poursuite des politiques de désendettement compétitif et le jeu des « stabilisateurs automatiques » en situation de récession.

Il est également nécessaire de repenser les politiques économiques pour parvenir à poursuivre les réformes structurelles et la réduction des déficits, indispensables, sans pour autant compromettre davantage la croissance à court terme. Le G20 s’est penché sur cette question, que les Européens devront aussi traiter pour ce qui les concerne. Je reste pour ma part convaincu qu’il faut, là aussi, aller vers une approche plus coopérative, demandant aux pays déficitaires de mener les ajustements nécessaires, mais aussi aux pays excédentaires de mieux soutenir leur demande interne. De même, nous devons réfléchir au bon équilibre entre la poursuite des politiques de désendettement compétitif, que je crois fondamentale, et le jeu des « stabilisateurs automatiques » en situation de récession. Cette interrogation est posée au monde, à l’Europe, à la France. Ce débat a été relancé par le FMI qui a, dans une note d’Olivier Blanchard, souligné les risques pour la croissance des politiques d’austérité. Il n’est pas épuisé – d’autres économistes et la Commission européenne insistent plutôt sur la nécessité absolue de la « consolidation budgétaire » comme préalable au retour à une meilleure santé économique. Peut-être, au fond, s’agit-il davantage de définir le bon rythme, le bon équilibre, que d’opposer les deux démarches. Je constate, en tout cas, que cette discussion a eu lieu au G20, qui a conclu que nous devions agir de façon coordonnée pour « croître ensemble ».

Il n’est pas question pour moi de renoncer au « sérieux de gauche » qui caractérise notre politique depuis 2012.

La France, on le sait, devra définir ce rythme, cet équilibre pour elle-même. La publication du rapport de la Cour des comptes et celle des chiffres de la croissance au quatrième trimestre 2012 nous ont amené à constater que les perspectives de croissance pour 2013, fixées à 0,8% jusqu’à présent, devraient sans doute être repensées, et que l’objectif de finances publiques que nous nous étions fixé – réduire les déficits à 3% cette année – serait particulièrement difficile à atteindre. Il n’est pas question pour moi de renoncer au « sérieux de gauche » qui caractérise notre politique depuis 2012 : l’effort inédit de désendettement – qualifié par la Cour des comptes de « considérable et sans précédent » – sera poursuivi, le pacte de compétitivité décidé par le Premier ministre Jean-Marc Ayrault sera mis en œuvre, la sécurisation de l’emploi sera votée par le Parlement après l’accord des partenaires sociaux. Nous procéderons aux éventuels ajustements nécessaires, dans les formes et les délais appropriés, à la fois dans une démarche nationale – le « programme de stabilité » envoyé au Parlement d’ici au 15 avril – et européenne – le dialogue mené avec la Commission à partir de ses prévisions, qu’elle rendra publiques le 22 février. On connaît ma conviction : les réformes structurelles doivent impérativement être poursuivies, voire accentuées, mais ne je souhaite pas ajouter l’austérité aux difficultés du moment, au risque de l’inefficacité et de l’injustice.

Le débat sur la réforme bancaire a été de grande qualité.

Un mot, enfin, sur l’examen par le Parlement du projet de loi sur la séparation et la régulation des activités bancaires. Il s’agit là d’une réforme majeure, traduisant en actes l’engagement pris par François Hollande de séparer les activités des banques utiles au financement de l’économie et à l’emploi de la spéculation qu’elles mènent par leur propre compte. Ce débat n’a pas fait les gros titres, et pourtant il a été de grande qualité – peut-être en vérité n’a-t-il pas fait les gros titres précisément parce qu’il a été de grande qualité ! Que n’ai-je pas entendu avant la discussion parlementaire : avec un texte trop timide, minimaliste, j’aurais tourné le dos à l’ « esprit du Bourget », voire trahi les engagements de la campagne, j’aurais été le fidèle exécutant de la direction du Trésor, elle-même vouée pour l’éternité au sarkozisme idéologique, ou bien le complice objectif des banquiers secrètement ravis de ma réforme. Le travail conduit avec les députés socialistes et écologistes, ainsi que la confrontation courtoise avec une opposition peu présente mais aussi parfois constructive, ont fait litière de cette caricature.

Au final, ce projet de loi est, j’en suis convaincu, une réforme majeure.

Le texte initial ne méritait pas cet excès d’indignité. Le projet de loi que j’ai présenté au Conseil des ministres le 19 décembre était solidement réformiste : il filialisait les activités spéculatives des banques, renforçait la régulation et le contrôle auxquels elles sont soumises, remettait les banques au service de leurs clients, et d’abord des plus fragiles d’entre eux. Mais j’avais délibérément conservé des espaces d’améliorations possibles pour la discussion parlementaire. Celle-ci a permis d’enrichir considérablement le texte, en renforçant la main du politique dans sa capacité à filialiser le cas échéant certaines activités, à commencer par ce qu’on appelle la « tenue de marché », en définissant des moyens inédits pour lutter contre les paradis fiscaux, en renforçant les dispositions plafonnant les frais bancaires, en progressant vers l’interdiction du « trading à haute fréquence » et de la spéculation sur les matières premières agricoles. Au final, ce projet de loi est, j’en suis convaincu, une réforme majeure. Il permet à la France de joueur un rôle précurseur en Europe, de moraliser, contrôler et réguler avec force le système bancaire sans pour autant – et j’y tenais naturellement – pénaliser son efficacité. Mon intention, je l’ai dit, n’était pas de « faire mal aux banques », au nom d’une certaine pureté idéologique, mais de faire mieux pour le financement de l’économie française, en combattant « l’aléa moral » qui a pu engendrer la crise financière de 2008.

Dans les relations avec la finance, un virage est pris : j’en suis fier.

Le regard sur ce projet a changé, beaucoup de critiques – celles de bonne foi, en tout cas – ont été désarmées, les commentaires sont différents, et à juste titre. En effet, nous avons, à partir d’un échange entre l’exécutif et le législatif que les parlementaires ont bien voulu qualifier d’exemplaire, posé les bases d’une vraie réforme de progrès, qui est aussi une réforme systémique. Nous verrons demain ce que sera le vote de l’Assemblée nationale, mais on comprendra que je suis heureux, d’ores et déjà, de ce débat. Dans les relations avec la finance, un virage est pris : j’en suis fier.

3 réflexions au sujet de « Croître ensemble »

  1. BPI,voila l’institution qui peut permettre de tenir les objectifs de croissance,à la condition:
    1/Au niveau de l’ETAT au sens large/Réduire et annuler tous les frais de com,banquets,dotations fantaisistes aux associations,ou subventions aux grévistes comme le font les communes du 93/95.
    Pour ce point M.HUCHON est un expert;
    2/Entreprendre la promo de toutes les activités non délocalisables,comme,le médical et les cliniques privées,qui implantées en zône frontaliére auront une clientéle solvable comme les UK.
    Mais aussi,tout le bâtiment,neuf ,rénovation,mise aux normes etc
    Il faut parler avec ces professionnels.
    Et que dire de l’environnement,qui contrairement à l’Allemagne,n’a pas son statut productif reconnu.
    3/Importations.
    rétablir le visa d’entrée des produits,afin d’éliminer tous les objets farfelus,vendus par des farfouilles et de qualité médiocre;
    Merci à l’attaché de faire suivre pour étude pratique.

  2. Monsieur Moscovici,

    Je reviens sur la réforme bancaire qui est en bonne voie d’adoption par les deux chambres du Parlement (y’a une chambre de trop c’est sur on n’a pas les moyens financiers de se permettre ce type de doublon au vu de l’apport réel du Sénat, bref bref je m’égare)

    Le texte de la réforme bancaire est bon et vous avez créé une dynamique semble t il constructive autour de cette proposition de loi qui deviendra bientôt loi.
    Le réel défi à mon sens est sa mise en application, par exemple j’aimerais bien entendre dans quelques temps le Président de l’ACPR s’exprimer sur la situation des banques françaises.
    Le fonds de garantie des dépôts et résolution pourra t il être abondé convenablement en 2013 et jusqu’en 2020?

    Les problèmes économiques de la France sont tellement nombreux et variés, moi je trouve super que le politique ne s’efface plus autant derrière le pouvoir des grands acteurs économiques privés comme les banques en encadrant sans carcan contre productif économiquement.

    SUPER.
    bonne continuation
    salutations sincères

  3. Les réformes sont peut être la pour le long terme mais le court terme va nous tuer avant d’être sauvé.
    Dans l’économie d’abord car la situation se dégrade et le gouvernement a crée une situation anxiogène avec ses annonces d’un nouveau plan de rigueur(les dernière infos y ressemblent).
    Notre base électoral ne va pas nous suivre longtemps si on ne donne pas le change sur des mesures populaire.

    Les élections futur vont nous paralyser car 2014 est une année de tout les dangers pour les élections local.
    La droite et le PC vont tout marcher dessus pour ces élections.

    La principal demande des marchés financiers n’est pas de faire de la rigueur mais d’avoir la certitude d’être payé hors faire de la croissance est le meilleur moyen de le faire. Faire de la croissance permet de redonner du travail et fait rentrer des impôts.

    Le gouvernement ne doit pas faire que des réformes des structures mais aussi donné un bol d’air a notre économie.
    Pierre Moscovici c’est l’histoire qui va vous juger car dans 30 ans vous allez être celui qui a sauvé l’économie Française ou celui qui a pris la mauvaise direction.

    L’italie a fait des réformes de structures avec Montie me cela ne permet pas de la sortir de la crise.

    2 livres qui viennent de sortir donnes des pistes, celui de Rocard et celui de Christian Saint etienne. Un peut des deux pour sauvés notre pays me semble nécessaire.

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