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Mon interview dans Le Point : réaction à la tribune de Nicolas Sarkozy sur l’Europe

Catégorie : Actualité,Europe / International,Politique | Par pierre.moscovici | 22/05/2014 à 22:22
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« La tribune de Sarkozy est un acte contre l’Europe »

Le Point.fr : Nicolas Sarkozy publie dans Le Point cette semaine une très longue tribune consacrée à l’Europe. Est-ce une initiative utile au débat ?

Cette tribune, sous le couvert d’une grande profession de foi européenne, tourne le dos à ce qu’est la construction européenne et ne répond pas aux exigences de l’Europe.

Pierre Moscovici : Cette tribune, sous le couvert d’une grande profession de foi européenne, tourne le dos à ce qu’est la construction européenne et ne répond pas aux exigences de l’Europe. Elle crée plus de désordre que de clarté. Elle jette sur l’Europe de la défiance, alors qu’il faut créer de la confiance. Nicolas Sarkozy n’offre pas de solution à la difficulté du moment, c’est-à-dire le déficit de croissance et d’emploi. Au contraire, si ses suggestions étaient appliquées, elles créeraient beaucoup de problèmes. Je pense à sa proposition de diviser par deux les compétences communautaires (la moitié devrait donc être assumée par les États nationaux, NDLR). C’est une formidable régression par rapport à l’esprit européen à un moment où, au contraire, nous avons plutôt besoin d’avancées dans l’intégration européenne. Ce n’est pas d’un affaiblissement des institutions communautaires dont nous avons besoin, mais d’une amélioration de leur rôle. Ce n’est pas de moins d’Europe dont nous avons besoin, c’est d’une meilleure Europe.

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La création d’une grande zone économique franco-allemande, comme le propose Nicolas Sarkozy, n’est-elle pas une solution ?

Je suis un ardent partisan du moteur franco-allemand, j’en ai été un acteur à Bercy avec Wolfgang Schäuble, mais je ne crois pas que l’Europe puisse se réduire à un directoire entre la France et l’Allemagne – ce n’est d’ailleurs pas ce que souhaitent nos amis allemands.

Je suis un ardent partisan du moteur franco-allemand, j’en ai été un acteur à Bercy avec Wolfgang Schäuble, mais je ne crois pas que l’Europe puisse se réduire à un directoire entre la France et l’Allemagne – ce n’est d’ailleurs pas ce que souhaitent nos amis allemands. Or, c’est ce que Nicolas Sarkozy propose. La France et l’Allemagne ont un rôle particulier, elles sont le moteur de l’Europe. C’est pour la réconciliation franco-allemande qu’on a créé l’Union européenne. Ce sont les deux plus grandes économies de la zone euro et de l’Europe. Cela ne suffit pas à dire qu’elles ont plus de droits que d’autres. Ces deux pays ont surtout des devoirs, des responsabilités. Il faut plus de coopération et de coordination entre nos deux pays en prenant en compte que nous n’avons ni les mêmes atouts ni les mêmes difficultés. La France doit poursuivre ses réformes, l’Allemagne doit être capable de stimuler sa propre demande intérieure. Et, ensemble, nous devons faire des propositions pour l’Europe et la zone euro, en vue d’une plus forte croissance.

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Ce que vous reprochez à Nicolas Sarkozy, donc, c’est sa plaidoirie pour que l’on « arrête de croire au mythe de l’égalité des droits et des responsabilités entre tous les pays membres » de la zone euro ?

Ce que Nicolas Sarkozy propose, c’est une fragmentation supplémentaire. Moi, je propose un surcroît d’intégration.

Ce que Nicolas Sarkozy propose, c’est une fragmentation supplémentaire. Moi, je propose un surcroît d’intégration. Il souhaite une inégalité de traitement entre les membres de la zone euro. Au contraire, il faut faire en sorte que les 18 pays qui partagent la même monnaie aillent plus loin dans l’intégration fiscale pour lutter ensemble contre l’évasion fiscale, pour rapprocher les taux d’imposition des sociétés, pour faire en sorte qu’on mette fin au secret bancaire à travers l’échange automatique d’informations. Il faut aussi plus d’intégration sur le plan budgétaire en dotant la zone euro d’une capacité financière qui permette un socle d’assurance chômage commun mais aussi en mettant en oeuvre des projects bonds (des emprunts lancés en commun par plusieurs pays, NDLR) qui permettent de financer davantage l’investissement. Enfin, il faut intégrer davantage politiquement la zone euro avec une présidence permanente de l’Eurogroupe, éventuellement confondue avec un portefeuille au sein de la Commission européenne, et la création d’une chambre parlementaire de la zone euro au sein du Parlement européen.

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Nicolas Sarkozy souhaite « suspendre immédiatement Schengen I et le remplacer par un Schengen II » pour empêcher les étrangers de « choisir le pays où les prestations sociales sont les plus généreuses ». Que pensez-vous du constat et de la solution proposée ?

Rompre avec la liberté de circulation, qui constitue une liberté fondamentale de l’UE, c’est choquant. C’est une erreur.

Comment un ancien président, qui, dit-on, aspire à le redevenir, peut-il ignorer à ce point ce que sont les accords de Schengen ? Comment peut-il laisser penser que l’on peut suspendre un traité du jour au lendemain ? C’est plus que surprenant ! Rompre avec la liberté de circulation, qui constitue une liberté fondamentale de l’UE, c’est choquant. C’est une erreur. Si on le suit, il faudrait réaffecter à nos frontières nationales des douaniers, des forces de sécurité, dont nous avons besoin pour protéger l’Europe sur ses frontières extérieures. Qu’il faille renforcer Schengen, conforter Frontex, mieux définir des politiques communes en matière migratoire, oui. Qu’il faille réformer, améliorer, oui. Suspendre, c’est absurde.

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Politiquement, cette tribune est-elle une attaque contre François Hollande (qui n’est jamais cité) ?

Cette tribune est une démarche totalement personnelle, qui ne me paraît pas être un acte de campagne européenne, mais plutôt un acte de campagne pour Nicolas Sarkozy et contre l’Europe.

Nicolas Sarkozy critique le leadership actuel de l’Europe, et donc son successeur. Mais nous sommes en train de sortir de la crise de la zone euro, là où il avait échoué, notamment grâce à des propositions françaises – je pense au pacte pour l’emploi et la croissance, ou l’union bancaire. Surtout, je ne vois pas où sont ses amis ! Cette tribune ne me paraît pas amicale envers son parti à l’échelle du continent, le PPE, ni envers l’UMP, pour laquelle il n’appelle pas à voter, ni envers les thèses que défend l’Allemagne, qui a une vision toujours intégrée, communautaire, égalitaire de l’UE. Je ne veux pas croire non plus que ce soit un acte d’amitié envers le Front national. Cette tribune est une démarche totalement personnelle, qui ne me paraît pas être un acte de campagne européenne, mais plutôt un acte de campagne pour Nicolas Sarkozy et contre l’Europe.

Propos recueillis par Charlotte Chaffanjon

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