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Leçons de l’histoire

Catégorie : Actualité,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 10/06/2014 à 20:03

Leçons de l’histoire

Au-delà des images, fortes, marquantes, je veux retenir trois leçons de ces journées.

La semaine dernière aura été marquée par les commémorations, grandioses et émouvantes, du 70ème anniversaire du débarquement allié sur les côtes de Normandie, qui a permis la libération de la France, occupée par les nazis. La France a accueilli sur son sol, à cette occasion, de nombreux chefs d’Etat et de Gouvernement, à commencer par la Reine d’Angleterre, le Président des Etats-Unis, le Président russe. Au-delà des images, fortes, marquantes, je veux retenir trois leçons de ces journées. Que nous dit, au fond, l’histoire ?

Première leçon : n’oublions pas la communauté de valeurs qui a fondé la résistance, puis permis la victoire sur la barbarie.

Première leçon : n’oublions pas la communauté de valeurs qui a fondé la résistance, puis permis la victoire sur la barbarie. 70 ans ont passé, le monde a connu la guerre froide, l’URSS s’est effondrée, et la période que nous vivons aujourd’hui est tout sauf paisible – l’Ukraine est là pour nous le rappeler. Les différences politiques restent fortes, le comportement de la Russie de Vladimir Poutine, qui est pour l’heure exclue du G8, prête à interrogations et même à inquiétude. Et pourtant, il était bon que les alliés, ceux qu’on appelait jadis les « grands », se soient retrouvés en France, 70 ans après. Car personne ne peut, ne doit oublier ce que fut l’hitlérisme, l’atrocité absolue, le crime suprême que fut la Shoah, la « solution finale » qui causa la mort de 6 millions de Juifs. Car nous devons, tous, un hommage aux victimes militaires et civiles et de cette guerre. Car nous admirons les héros, les combattants de la dernière guerre mondiale. C’est pourquoi cette image d’unité de la communauté internationale était si importante, c’est pourquoi ce moment fut si fort. Les valeurs qui ont triomphé en 1944/1945 – la paix, la démocratie, le refus de l’antisémitisme, de la xénophobie…. – sont aujourd’hui comme hier contestées par leurs ennemis. Aujourd’hui comme hier elles restent plus que précieuses, décisives, vitales. Nous avons le devoir de les faire vivre, les chérir.

Le dérapage calculé à caractère antisémite est une des marques de fabrique du « Président d’honneur » – de déshonneur plutôt – du Front national.

C’est ce que nous rappellent, après les succès électoraux de partis néo-nazis en Grèce ou en Hongrie, les derniers propos scandaleux de Jean-Marie Le Pen. Le dérapage calculé à caractère antisémite est une des marques de fabrique du « Président d’honneur » – de déshonneur plutôt – du Front national, la promesse d’une « fournée » pour Patrick Bruel est à cet égard tout sauf le fruit d’un hasard. Car on peut tout reprocher à Jean-Marie Le Pen, sauf de ne pas bien manier la langue française. D’où vient cette nouvelle vilénie ? De la culture, des racines de cette vielle extrême-droite française dont il est l’héritier, dont il se veut le garant. De la résistance acharnée à la volonté de « dé-diabolisation » du Front national qu’entretient sa fille – et successeur – Marine Le Pen. De son combat pour ramener ce parti à ses origines, à ce qu’il pense être sa nature. Au-delà du caractère honteux de ces propos, que je condamne avec force, il y a là matière à réflexion, et pour le Front national une vraie difficulté, qu’il ne parvient pas à résoudre.

Le Front national reste, fondamentalement, un parti d’extrême droite, flirtant à l’occasion avec le racisme et l’antisémitisme

Car le Front national reste, en vérité, dans une coupable ambiguïté. Les optimistes se réjouiront des paroles de Louis Aliot, jugeant ce mot « consternant », de l’appel de Gilbert Collard sommant Jean-Marie Le Pen de prendre sa retraite. Ils se féliciteront surtout de la reconnaissance, par Marine Le Pen elle-même, de la « faute politique » du fondateur du parti. Et bien, je n’en fais pas partie ! Car ces déclarations me paraissent être davantage des manifestations d’embarras que des condamnations fermes et sincères. En effet, les propos de Jean-Marie Le Pen ne sont pas « consternants », ils sont inadmissibles. Et il ne s’agit pas de faire en sorte qu’il se retire, mais que ces dérapages soient prohibés. Enfin, ce n’est pas une « faute politique », avec la circonstance atténuante, classique au Front national, d’une « interprétation malveillante», mais une faute morale, inexcusable. En vérité, les dirigeants du Front national ne savent pas quoi faire de leur fondateur. Il gêne leur stratégie de recherche de respectabilité, mais il est aussi une partie de leur fonds de commerce. C’est pourquoi ils se distancient de lui sans le désavouer tout à fait, ils le blâment sans entreprendre la moindre action à son encontre. Tant que le Front national ne se décidera pas à dire clairement qu’il renonce à ses options les plus ambiguës, qu’il refuse, sur le fond et sur la forme, les comportements de son ancien leader, tant qu’il ne se résoudra pas à l’exclure, il sera impossible de croire en la sincérité et la réalité de sa mutation : il reste, fondamentalement, un parti d’extrême droite, flirtant à l’occasion avec le racisme et l’antisémitisme. C’est pourquoi, oui, il faut refuser toujours ce qu’Hannah Arendt appelait la « banalité du mal » et se souvenir.

La deuxième leçon concerne notre pays : soyons conscients et fiers de ce qu’est la France, de ce qu’elle représente pour le monde.

La deuxième leçon concerne notre pays : soyons conscients et fiers de ce qu’est la France, de ce qu’elle représente pour le monde. Je ne suis pas un partisan de la méthode Coué, un adepte du « tout va bien, madame la marquise », je suis conscient des difficultés que nous traversons, des souffrances et des inquiétudes de beaucoup de nos compatriotes. Mais je ne me résous pas, je l’avoue, à une fâcheuse tendance française à l’autodépréciation, à l’autodénigrement, à l’autoflagellation. La France, c’est vrai, est rongée par la crainte du déclin, du déclassement. Elle a besoin de moderniser ses structures économiques, et elle en craint en même temps les conséquences. Elle doit changer en profondeur son organisation publique, celle de l’Etat, des collectivités locales, de la sécurité sociale. Surtout, il s’agit pour nous de retrouver un surcroît de croissance, de créer des emplois, de faire reculer, enfin, le chômage qui mine notre société depuis trop longtemps, de combattre un insupportable sentiment d’injustice, d’inégalité, qui taraude beaucoup de nos concitoyens. C’est la tâche, proprement historique, qui est celle de la gauche au pouvoir. Elle n’est pas facile, elle est même extraordinairement difficile. Pour autant, je ne peux me satisfaire de la déploration un peu masochiste qui marque par trop notre débat public et politique.

Le Président de la République, François Hollande, a pendant ces journées pleinement joué son rôle.

La France est et reste un grand pays. Elle est toujours la cinquième puissance économique du monde, la deuxième économie d’Europe après l’Allemagne. Elle est membre du G7, du G20, elle est, avec notre voisine d’outre-Rhin, le moteur de l’Europe, un pilier de la zone euro. Elle demeure, même si des efforts sont sans arrêt à faire pour améliorer les choses, une économie compétitive, un pays attractif pour les investissements étrangers. Elle dispose d’un modèle social, et en particulier de services publics, d’une exceptionnelle qualité. Elle dispose d’une langue, le Français, extraordinairement rayonnante, d’une superbe culture, d’une nature magnifique – bref, elle est un des plus beaux pays du monde. Et puis la France, sans être une « grande puissance » au sens un peu daté du terme, est encore ce qu’Hubert Védrine appelle une « influence mondiale ». Membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, dotée d’une capacité de défense significative, passant aussi par la force de dissuasion, elle joue un rôle majeur dans certaines zones – on pense à l’Afrique, où les interventions courageuses décidées sous ce quinquennat au Mali et en République centrafricaine, ont valeur d’exemple. Elle a également une diplomatie écoutée : les rencontres organisées autour du 6 juin, avec Barack Obama et Vladimir Poutine, entre eux, entre le Président russe et son nouvel homologue ukrainien, le montrent à l’envi. Le Président de la République, François Hollande, a pendant ces journées pleinement joué son rôle. C’est notre honneur que d’être une démocratie vivante, où s’exercent la contradiction et l’esprit critique. Ça l’est aussi, ça devrait l’être en tout cas, de respecter nos institutions, ceux qui en ont la charge et de cultiver la fierté, la beauté d’être Français : c’est une grande chance !

La dernière leçon, enfin, concerne l’Europe. L’Europe, c’est la paix, c’est l’antidote à la barbarie.

La dernière leçon, enfin, concerne l’Europe. Je sais bien que l’Europe, aujourd’hui, déçoit, inquiète. Je vois les insatisfactions, les désillusions, les rancœurs, les colères même qu’elle peut susciter. L’Europe, hier, était un idéal, le moteur de la croissance de nos Etats membres. La crise a brouillé les perceptions : pour beaucoup, elle n’est plus la solution, mais le problème. Tout cela ne peut nous laisser sans réaction : la réorientation de la construction européenne vers la croissance et l’emploi est un impératif absolu. Mais la réponse ne peut être de tourner le dos à l’Europe. L’Europe, c’est la paix, c’est l’antidote à la barbarie, alors que, comme le disait François Mitterrand, « le nationalisme c’est la guerre ». Pour certains, ce rappel historique est une tarte à la crème, et je sais qu’il ne suffit pas pour réconcilier les Européens avec leur Union. Et pourtant, il est nécessaire, il prend tout son sens lorsque les cérémonies de commémoration du débarquement nous rappellent pourquoi nous avons fait l’Europe, précisément pour éviter que se reproduisent les conflits qui ont ensanglanté l’Europe et le monde, et d’abord les déchirements entre la France et l’Allemagne. Ne défaisons pas l’Europe, ce serait un contresens, une erreur majeure. Bâtissons plutôt une meilleure Europe, en reprenant et prolongeant le travail de ses pères fondateurs. C’est la tâche de ma génération, et de celles qui la suivent.

Force de nos valeurs partagées, fierté d’être Français, impératif européen : le triple message, la triple leçon du 6 juin 2014 doivent être retenus

Force de nos valeurs partagées, fierté d’être Français, impératif européen : le triple message, la triple leçon du 6 juin 2014 doivent être retenus. Cela ne nous empêche pas de participer, avec force, avec énergie, sans ménagement parfois, au combat politique. Mais cela nous rappelle aussi le cadre commun de notre vivre-ensemble, ce qui nous rassemble, nous unit, et nous élève par-delà nos différences. Pour ma part, sans renier mes convictions et sans tomber dans la béatitude ou la complaisance, je ne l’oublie jamais. Et je ne me départirai pas de cette règle de vie et de comportement.

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