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Choix européens

Catégorie : Actualité,Europe / International,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 23/06/2014 à 16:24

Choix européens

 

La semaine qui s’ouvre sera essentielle pour l’Europe. Elle est en effet celle des choix politiques, après les élections européennes du 25 mai.

La semaine qui s’ouvre sera essentielle pour l’Europe. Elle est en effet celle des choix politiques, après les élections européennes du 25 mai. Les 26 et 27 juin, les chefs d’Etat et de gouvernement désigneront – en principe – le prochain Président de la Commission européenne, et définiront les orientations qu’ils souhaitent pour notre Union. Samedi, à Paris, François Hollande a réuni les neuf dirigeants sociaux-démocrates européens. Au terme de ces rencontres, ils ont décidé de soutenir la candidature de Jean-Claude Juncker, tout en exigeant des avancées progressistes pour les cinq ans qui viennent. Je veux dire ici en quoi et pourquoi ce choix est le bon.

Ce soutien à Jean-Claude Juncker, de la part de dirigeants socialistes, peut a priori paraître surprenant. Je sais qu’il suscite débat, par exemple chez certains députés européens socialistes, qui devraient toutefois tenir compte de l’évolution des positions du Parti socialiste européen, le PSE. Et il est vrai qu’il ne correspond pas, à première vue, à ce que nous avons défendu pendant la campagne, où nous nous sommes battus pour la candidature de Martin Schulz. La contradiction, en fait, n’est qu’apparente, et l’option retenue est au contraire institutionnellement et politiquement logique. La campagne pour les élections européennes s’est en effet appuyée, de la part des grandes formations pro-européennes – les conservateurs du PPE, le PSE, les Libéraux, les Verts et même la GUE, qui rassemble la gauche proche des Partis communistes – sur le Traité de Lisbonne, qui précise que le Président de la Commission européenne est désigné par le Conseil européen « en tenant compte du résultat des élections européennes ». Dans l’esprit, cela signifiait clairement qu’il serait issu des rangs du Parti arrivé en tête. De là est né le principe des « spitzenkandidaten » – chaque parti européen désignant son candidat à la présidence de la Commission. Si, comme je l’espérais, comme j’ai tenté avec les socialistes d’en convaincre, le PSE était arrivé en tête, Martin Schulz serait aujourd’hui en position de prétendre à la tête de la Commission. Il en avait les qualités, et sa campagne a été remarquable d’énergie : il peut être, demain comme hier, un remarquable Président du Parlement européen.

C’est une nouvelle dynamique politique, qui vise à donner un enjeu démocratique supplémentaire aux élections européennes, et qui tient compte du rôle croissant du Parlement européen.

Oui, mais voilà : ce sont les conservateurs, c’est le PPE qui a obtenu le plus grand nombre de sièges au Parlement européen, et c’est son candidat, Jean-Claude Juncker, qui était donc légitime pour prétendre à la tête de la Commission. Ce n’est pas, contrairement à ce que prétend le Premier ministre britannique, David Cameron, un coup de force institutionnel, une dépossession du Conseil européen. C’est une nouvelle dynamique politique, encore naissante certes, qui vise à donner un enjeu démocratique supplémentaire aux élections européennes, et qui tient compte du rôle croissant du Parlement européen. Je le dis à mes amis socialistes qui s’interrogent : si le PSE avait été le premier parti, nous n’accepterions pas les critiques, inévitables, qui auraient été adressées à son champion, nous exigerions sa nomination. Nous ne pouvons donc pas, au prétexte que nous n’avons pas gagné les élections, combattre le principe que nous avons porté avec force devant les Français, que nous avons défendu vigoureusement avec les Européens. La candidature de Jean-Claude Juncker ne peut être un fait accompli, les modalités de sa désignation peuvent et doivent même être discutées. Mais il n’est pas possible, et surtout pas cohérent avec nos propres options, de la refuser par principe.

 

D’aucuns objecteront alors, jusque dans nos rangs, que Jean-Claude Juncker possèderait, intrinsèquement, un certain nombre de caractéristiques qui le disqualifieraient pour le « job ». En particulier, l’attachement au secret bancaire du Luxembourg, dont il a été pendant près de vingt ans le Premier ministre, le rendrait inapte à exercer des fonctions européennes, qui doivent permettre un vigoureux combat contre la fraude et l’évasion fiscale. L’argument mérite d’être pris en considération, il exige même une réponse. Je ne m’y déroberai pas. Mais je veux auparavant dire ce que je sais et pense de Jean-Claude Juncker. Pendant la campagne, je me suis gardé de dire du mal de lui. Et pour cause, j’ai avec lui une ancienne et solide relation d’estime et d’amitié, l’ayant fréquenté depuis 1997 comme ministre des Affaires européennes, parlementaire européen, ministre des Finances. Et je suis ainsi fait que je ne considère pas le combat politique comme un combat de personnes, et que je ne pousse pas l’artifice jusqu’à dénigrer publiquement, comme certains aiment à le faire, ceux avec qui ils dialoguent et travaillent en privé.

Jean-Claude Juncker peut s’appuyer sur une expérience unique : il connaît tout de l’Europe, de ses politiques, de ses procédures, il connaît toutes les personnalités qui y ont compté, comptent, compteront.

Certes, Jean-Claude Juncker a ses défauts – personne n’est parfait, qui n’en a pas ? – mais il a aussi de grandes qualités, qui peuvent lui permettre d’être un très bon Président de la Commission européenne. Certains, lui reprochent d’être un « homme du passé » : il aura, c’est vrai, besoin de se renouveler s’il est appelé à de nouvelles fonctions. Mais il peut, pour cela, s’appuyer sur une expérience unique : il connaît tout de l’Europe, de ses politiques, de ses procédures, il connaît toutes les personnalités qui y ont compté, comptent, compteront. Il est conservateur mais c’est aussi un chrétien-social, situé nettement à la gauche du PPE, sensible aux idéaux de la social-démocratie – et d’abord à la lutte contre les inégalités, à la défense de la justice sociale. Luxembourgeois, il est à la frontière des deux cultures qui doivent se combiner pour façonner l’Europe : il connaît et aime à la fois la France et l’Allemagne, il peut jouer le rôle d’un trait d’union entre nos deux pays. En outre, il possède les qualités – convivialité, souplesse, empathie – d’un bon négociateur. Et c’est aussi de cela dont l’Europe, fabrique de compromis, a besoin. Enfin, j’avoue que les attaques assez immondes de la presse tabloïd britannique – accusant son père d’avoir été nazi ou le dépeignant en alcoolique patenté – me donnent envie de résister et non de céder : ce ne sont pas le mensonge et la bassesse qui doivent guider nos décisions.

Ce qui compte, c’est que la prochaine Commission ait une feuille de route, un agenda progressiste, qui mette en avant la réorientation de la construction européenne vers la croissance et l’emploi.

Mais bien sûr, la désignation du Président de la Commission n’est pas qu’un choix de personne ou le fruit d’une logique institutionnelle : c’est pourquoi les sociaux-démocrates ont eu raison de poser des exigences progressistes sur la table du Conseil européen. Car il ne s’agit pas de faire un chèque en blanc au futur Président de la Commission, par hypothèse au candidat du PPE. Ce qui compte, c’est que la prochaine Commission ait une feuille de route, un agenda progressiste, qui mette en avant la réorientation de la construction européenne vers la croissance et l’emploi. Cela passe par la création de ce que j’ai appelé une « Europe de l’investissement », par une amélioration de la compétitivité structurelle du continent, notamment à travers une politique industrielle européenne. Cela implique aussi une flexibilité dans l’application des règles du pacte de stabilité, en contrepartie de réformes, comme l’a proposé le vice-Chancelier social-démocrate allemand, Sigmar Gabriel. Cela suppose enfin de lutter ardemment contre la fraude fiscale, l’évasion fiscale, l’érosion des bases fiscales : le futur Président de la Commission, désormais représentant de l’intérêt général européen, devra le faire indépendamment de ses origines nationales. J’ajoute que devra aussi se dessiner, au-delà de ce poste, une équipe européenne, à la Commission et dans d’autres fonctions, qui fait une large part aux sociaux-démocrates, et où la France devra tenir toute sa place. Telles sont les exigences que François Hollande, au nom de ses collègues, portera jeudi et vendredi. Je me réjouis au passage qu’il ait pris cette initiative samedi dernier et joue ce rôle cette semaine, montrant que la France, loin d’être affaiblie, tient son rang en Europe comme dans le camp progressiste : c’est tout simplement chose naturelle.

La logique est plutôt de choisir un homme et une orientation, maintenant, pour avancer rapidement dans la mise en place des nouvelles institutions européennes

Que va-t-il se passer au Conseil européen de cette fin de semaine, Jean-Claude Juncker y sera-t-il désigné ? Nous verrons. Les oppositions n’ont pas désarmé, à commencer par celle de David Cameron, qui voudrait même forcer le Conseil européen à un vote à la majorité qualifiée – qu’il pourrait alors perdre. Il serait à mon sens souhaitable de ne pas aller jusque-là. Car en Europe on ne menace pas, on négocie, car le consensus y est préférable au déchirement. Mais aujourd’hui, la logique est plutôt de choisir un homme et une orientation, maintenant, pour avancer rapidement dans la mise en place des nouvelles institutions européennes et des politiques plus favorables à la croissance et à l’emploi qu’attendent les Européens et les Français. J’ai vraiment la conviction que la place du Royaume-Uni est en Europe – je m’y rends d’ailleurs mercredi et jeudi dans le cadre ma mission parlementaire, notamment pour y rencontrer le Chancelier de l’Échiquier, George Osborne, Mark Carney, le gouverneur de la Banque d’Angleterre, et plusieurs autres personnalités politiques et économiques, avant d’aller à Madrid, Bruxelles, Rome et au total dans une quinzaine de capitales européennes. Je crois aussi que certaines préoccupations britanniques, comme l’attente d’une législation européenne plus simple et plus lisible, doivent être écoutées.

Je souhaite et j’entends bien prendre ma part à cette nouvelle étape, historique, de la construction européenne, notre bien commun.

Mais nous devons refuser l’Europe « à la carte », garder un cap pro-européen, marquer davantage de volonté en faveur du progrès économique et social. C’est ce que les sociaux-démocrates, par la voix de François Hollande, exprimeront les 26 et 27 juin à Ypres et Bruxelles. On l’aura compris, je souhaite et j’entends bien prendre ma part à cette nouvelle étape, historique, de la construction européenne, notre bien commun.

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