Pour une Europe de l’investissement

Pour une Europe de l’investissement.

 

En cette fin juillet, à quelques jours des vacances parlementaires, je veux vous rendre compte de la mission que m’a confiée le Premier ministre, Manuel Valls. Vous connaissez son objet : il s’agit d’explorer les voies et moyens d’améliorer la contribution des politiques européennes à la croissance et à l’emploi dans notre pays. Il m’a semblé que pour pouvoir conduire à des conclusions pertinentes, ce travail devait d’abord s’attacher à un diagnostic non pas seulement national, mais véritablement européen.

J’ai engagé depuis la mi-mai un « tour d’écoute » en Europe, qui m’a déjà conduit à Berlin, Rome, Madrid, Londres, Luxembourg ainsi qu’à Bruxelles à quatre reprises.

C’est pourquoi j’ai engagé depuis la mi-mai un « tour d’écoute » en Europe, qui m’a déjà conduit à Berlin, Rome, Madrid, Londres, Luxembourg ainsi qu’à Bruxelles à quatre reprises. Mon travail continue à la fois en Europe et en France : je serai encore cette semaine à Prague, et j’irai d’ici fin septembre visiter une quinzaine de capitales européennes. A chaque fois, je m’entretiens avec les ministres des Finances et de l’Emploi, avec les ministres des Affaires étrangères souvent, parfois avec les Présidents de la République – comme en Italie avec mon vieil ami, l’admirable Giorgio Napolitano – ou avec les Premiers ministres – au Luxembourg ou en République Tchèque. Je rencontre aussi les responsables des grandes institutions financières européennes – comme la BEI (Banque européenne d’investissement) ou le MES (Mécanisme européen de stabilité) – et je m’entretiens avec les principaux membres de la Commission actuelle – José-Manuel Barroso, Olli Rehn, Joaquin Almunia, Nellie Kroes, Michel Barnier, Günther Oettinger… – et avec la plupart de ses directeurs généraux, avant de prendre des contacts plus approfondis au sein du nouveau Parlement européen, qui s’installe. En Europe comme en France, je discute avec les partenaires sociaux. Avec chacun, je cherche à comprendre la contribution de leur institution à la croissance et l’emploi, j’échange, je teste des idées. Je suis loin des conclusions de mon travail – ma mission dure six mois – mais d’ores et déjà un certain nombre de leçons peuvent en être tirées.

Un consensus existe donc pour affirmer que le mandat de la nouvelle Commission sera décisif, et doit être tout entier focalisé sur la croissance et l’emploi.

L’ensemble de mes interlocuteurs partage d’abord la conviction que la poursuite du business as usual n’est plus possible. Le résultat des élections du 25 mai a constitué, notamment à Berlin, un véritable séisme. Nos principaux partenaires sont conscients du risque d’un délitement du projet européen si les élections européennes de 2019 voyaient une nouvelle progression de l’euroscepticisme sur le continent. Un consensus existe donc pour affirmer que le mandat de la nouvelle Commission sera décisif, et doit être tout entier focalisé sur la croissance et l’emploi. Une grande variété d’appréciations existe cependant sur la forme que doit prendre le nécessaire sursaut. La politique reprend ici ses droits, qu’il s’agisse des différences de conviction et d’engagement ou de la diversité des situations nationales. Sur le contenu des politiques européennes, et les voies pour accroître leur contribution à la croissance et à l’emploi, un certain nombre de consensus se dégagent, à la fois dans les capitales visitées et à Bruxelles, où les services de la Commission sont fortement mobilisés pour préparer la législature qui s’ouvre.

Le cloisonnement du marché intérieur est vu comme constituant un frein puissant à l’investissement, qu’il soit public ou privé.

Le premier axe, partagé par l’ensemble de mes interlocuteurs, y compris d’ailleurs britanniques, est l’achèvement rapide du marché intérieur, en particulier dans certains secteurs créateurs des emplois de demain, comme l’énergie, les transports, les télécommunications et l’économie numérique. Cette priorité se situe à la croisée de plusieurs préoccupations, certaines anciennes, d’autres très nouvelles. L’achèvement du marché intérieur constitue d’une part une vieille obsession de la Commission et des plus libéraux de nos partenaires – à commencer par la Grande-Bretagne – pour lesquels l’Union est d’abord un espace commercial intégré. Or tous soulignent le fait que cet espace reste en fait aujourd’hui très cloisonné, et n’offre par conséquent pas aux entreprises européennes la même assise que celle dont disposent par exemple leurs concurrentes outre-Atlantique. Cette analyse assez classique s’articule, et là réside la nouveauté, avec une priorité forte pour l’investissement, et le comblement d’un retard en la matière, « investment gap » qui est perçu, y compris à Berlin désormais, comme problématique pour l’avenir économique du continent. Le cloisonnement du marché intérieur est en effet vu comme constituant un frein puissant à l’investissement, qu’il soit public ou privé. La question des outils disponibles pour financer ces investissements est toutefois le volet sur lequel les positions sont les moins convergentes, même si à ce stade il me semble moins s’agir d’oppositions marquées sur des propositions précises, que de préférences divergentes dans le cadre de réflexions qui restent assez exploratoires pour chacun des gouvernements.

Ma conviction est claire et forte : nous devons construire une Europe de l’investissement.

Ma conviction est claire et forte : nous devons construire une Europe de l’investissement. Un consensus existe sur le fait que l’enjeu central pour ce faire est la mobilisation de l’épargne privée, abondante, mais qui trop souvent aujourd’hui s’investit à l’extérieur de nos économies. L’utilité de fonds publics, pour amorcer les investissements, ou prendre une part du risque que les agents privés ne sont pas en mesure de porter, est également acceptée par tous. La question de modalités – budgets nationaux, outils européens existants, en particulier la BEI, fonds européens, ou nouveaux outils à définir – reste en revanche assez ouverte. A Berlin mes interlocuteurs, à commencer par Wolfgang Schäuble sont tout à fait conscients de l’enjeu que constitue l’investissement, mais restent en revanche très prudents sur la contribution possible des budgets nationaux en particulier le leur. A Rome ou à Madrid, la perspective d’un renforcement des outils existants – comme les project bonds, qui peinent, dans leur conception actuelle a véritablement convaincre ; la BEI, vue comme trop peu encline à prendre des risques – serait certainement accueillie favorablement. L’idée de possibles nouveaux outils financiers est accueillie favorablement.

Une dimension nouvelle du diagnostic sur l’investissement et la reconstitution d’une base productive, notamment industrielle, est l’accueil moins hostile qu’attendu, y compris à Londres, à l’idée d’une politique industrielle offensive et véritablement européenne. Si la perspective de « mécanos industriels » à l’échelle européenne est accueillie avec méfiance, celle d’une réflexion sur la bonne articulation entre politique de la concurrence, politique commerciale et marché intérieur pour favoriser l’émergence de champions européens semble faire son chemin à la fois dans les capitales et à Bruxelles. Il reste toutefois à la concrétiser.

Le deuxième axe est celui d’un rééquilibrage du policy-mix macroéconomique au service de la croissance.

Le deuxième axe, plus clivant le long de lignes Nord/Sud et Conservateurs/Sociaux-démocrates, est celui d’un rééquilibrage du policy-mix macroéconomique au service de la croissance. S’agissant de la politique monétaire, et après les annonces récentes de la Banque Centrale Européenne, l’attitude qui prévaut pourrait être qualifiée d’expectative confiante. Les mesures annoncées sont majeures, et s’il est trop tôt pour en mesurer les effets, la confiance dans l’engagement de la BCE à lutter efficacement contre la désinflation est largement partagée. Concernant la politique budgétaire, un accord se dégage, y compris à Berlin, sur la nécessité absolue de mener une stratégie de désendettement qui n’obère pas la croissance. La traduction concrète de cette prise de conscience reste complexe. J’ai toutefois la conviction que nous saurons trouver le bon équilibre, dans le respect de nos règles communes et des flexibilités qu’elles offrent. Ce sera un enjeu central de la Présidence italienne. La volonté de changement, on le sait, est fortement affichée par le Premier ministre Matteo Renzi : l’Italie est prête à investir un important capital politique dans l’élaboration d’un cadre pour ces flexibilités.

La formation éventuelle de clusters, de pôles de compétences regroupant plusieurs portefeuilles au sein de la Commission, est partout approuvée.

Au-delà de ces deux axes principaux, certaines thématiques moins centrales, mais révélatrices de l’état d’esprit au lendemain des élections européennes, doivent être relevées. Partagée à Londres et Berlin, ainsi que sur un mode mineur à Rome, la nécessité d’un choc de simplification européen a souvent été reprise. Je crois cette exigence fondamentale. Prenons garde toutefois à définir les contours d’une simplification qui ne signifie pas délitement du projet commun. La réflexion sur les moyens de redonner une dimension sociale au projet européen est également présente à Madrid et Rome, mais aussi à Berlin. Un accent sur la formation se dessine cependant partout, et s’agissant de l’Espagne une frustration importante doit être notée s’agissant de la dimension de la garantie jeunesse. Une attention très forte est par ailleurs portée à la conclusion, dans la législature qui vient, de traités de libre échange, à commencer par le TTIP. La Grande-Bretagne a, bien sûr, une conception maximaliste en la matière et propose des accords « erga omnes ». Mais cette dimension est présente chez tous nos partenaires. Il apparaît toutefois évident qu’un éventuel accord entre les Etats-Unis ne pourra intervenir en 2015 et que la négociation devra être exigeante. Enfin, la formation éventuelle de clusters, de pôles de compétences regroupant plusieurs portefeuilles au sein de la Commission, est partout approuvée. Beaucoup conviennent de la nécessité de matérialiser les choix de priorité nécessaire dans les cinq années à venir au niveau européen par des décisions sur le fonctionnement et l’organisation de la Commission européenne elle-même.

Ma mission me prépare aussi à l’exercice des responsabilités qui pourraient m’être confiées, avec la confiance de Jean-Claude Juncker et François Hollande, dans la prochaine Commission.

Après la coupure estivale, ma mission va se poursuivre. Elle est passionnante, je la crois utile. Elle me prépare aussi à l’exercice des responsabilités qui pourraient m’être confiées, avec la confiance de Jean-Claude Juncker et François Hollande, dans la prochaine Commission. Je connais le mandat historique qui sera le sien : réorienter la construction européenne vers la croissance et l’emploi. Ce sera pour moi une ardente obligation.

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