Il est temps de reconnaître le génocide arménien

Il est temps de reconnaître le génocide arménien

L’Europe s’est construite sur le rejet de tragédies humaines insondables, mais aussi sur la conviction qu’elles peuvent être dépassées autour d’un projet partagé. Cet esprit reste vivant dans le cœur des Européens: il doit aujourd’hui animer la Turquie, grand pays partenaire de l’Europe, et la pousser, enfin, à solder son contentieux historique et mémoriel.

2015 marque le centenaire du génocide arménien, de ce massacre atroce perpétré par le nationalisme, dont tous les historiens sérieux connaissent les racines et l’ampleur. La Turquie d’aujourd’hui ne peut marquer une quelconque compréhension envers ce crime, qui a fait 1,5 millions de victimes, s’entêter dans les poursuites judiciaires contre ceux qui osent exprimer cette vérité, se raidir derrière ce terrible non-dit. Elle seule peut, enfin, en le nommant, refermer les plaies de ce drame.

Etre européen, c’est aussi accepter de se confronter à son passé. Plusieurs Etats ont fait ce travail de mémoire et d’introspection, souvent douloureux, au cours des soixante dernières années. Tous en sont sortis plus forts, réconciliés avec eux-mêmes, et au final apaisés par cet effort de vérité. La voie est alors dégagée pour une nouvelle dynamique politique, dans la société civile et avec les ennemis d’hier.

En avril 1998, à l’époque où j’étais le ministre des affaires européennes français, j’avais le premier parlé de génocide arménien devant la représentation nationale française. Je l’avais fait en mon nom propre, puisque la position officielle de mon pays restait alors encore empreinte d’embarras. Dix-sept ans après, je maintiens que cette reconnaissance est une étape à la fois indispensable pour Ankara, et un passage incontournable pour une totale réconciliation avec Erevan.

Je suis d’autant plus ferme dans cette conviction que, chacun le sait, je suis un ami sincère de la Turquie, et un partisan raisonné mais engagé de son adhésion à terme à l’Union. La reconnaissance du génocide arménien n’est pas pour moi un expédient politique destiné à faire échouer sa candidature. Elle n’est pas un geste d’hostilité envers la Turquie moderne. Au contraire!

Nous avons avec la Turquie une histoire et une culture partagées. Je milite pour que nos chemins continuent à converger, avec une Turquie laïque, démocratique, arrimée à l’Europe, porte vers l’Orient et avocate du dialogue avec notre voisinage élargi. C’est précisément parce que je suis favorable à l’adhésion turque que je me sens à l’aise pour être exigeant avec ses dirigeants.

« L’histoire est la science du malheur des hommes », disait Raymond Queneau. L’Europe est l’exemple que de ce malheur peuvent également naître l’amitié des nations, la conscience d’un destin partagé, et la volonté de construire un projet politique commun. La Turquie moderne qui se dessine aujourd’hui doit assumer son passé, pour se tourner résolument vers son avenir européen.

Oui, même si je connais la difficulté du processus et les obstacles qui nous en séparent, je crois à l’avenir européen de la Turquie, je souhaite qu’elle puisse un jour entrer dans l’Union et que les négociations avec elle se déroulent de bonne foi, sans préjugé ni ostracisme: pour moi l’Europe n’est pas par essence un « club chrétien ».

Mais cela ne peut se faire au prix du déni de l’histoire. La Turquie européenne que j’appelle de mes vœux, partenaire essentiel voire membre de notre Union , ne peut s’enfermer dans la négation des événements atroces dont nous commémorons le centenaire. La parole se libère petit à petit en Turquie sur cette tragédie, le Président Erdogan a ces dernières années fait des pas dans la bonne direction. À titre personnel, je crois qu’il faut aller plus loin. Il est temps, il est grand temps de nommer l’innommable, il est temps de reconnaître le génocide arménien !