Paris, Bruxelles et l’Europe : un Commissaire européen pour quoi faire ?

« Paris, Bruxelles et l’Europe : un Commissaire européen pour quoi faire ? »

 

On me pose souvent une question faussement anodine – « Vous faites quoi au juste à Bruxelles ? Et ça vous plaît ?».

On me pose souvent une question faussement anodine – « Vous faites quoi au juste à Bruxelles ? Et ça vous plaît ? ». Sous l’apparente simplicité de cette question se cachent souvent une vraie curiosité, parfois une confusion, quelquefois un profond scepticisme. Qu’est-ce qu’être Commissaire ? Six mois après l’entrée en fonction de la Commission Juncker, je veux donner ma définition de cette fonction à la croisée des chemins européens.

Commençons par ce qu’un Commissaire n’est pas.

Un Commissaire n’est pas un commentateur des politiques publiques élaborées par son pays d’origine ou des décisions de son gouvernement.

Un Commissaire n’est pas un commentateur des politiques publiques élaborées par son pays d’origine ou des décisions de son gouvernement. Je suis Français, j’aime mon pays, je reste intéressé par sa vie politique, économique, sociale. Je me sens impliqué dans les débats qui s’y déroulent. Mais mon rôle n’est pas de scruter, pour en faire l’exégèse, la moindre initiative française. Je n’ai pas pour ambition d’être le chroniqueur quotidien de la politique intérieure de mon pays, et de gloser à chaque fois que la France vote une loi, fixe une orientation ou approuve une réforme. Certains veulent – par jeu – me ramener à la dimension hexagonale, ou me faire réagir systématiquement sur les décisions de mes amis politiques – je n’en ai pas changé. Je ne le ferai pas, par respect pour ma fonction, qui implique justement une prise de distance nécessaire aux décisions relevant du niveau européen.

Le rôle d’un Commissaire n’est pas de prescrire une ordonnance détaillée, mais de veiller à ce que les gouvernements nationaux soient à la hauteur de leur responsabilité.

Un Commissaire n’est pas non plus une autorité de tutelle. J’ai un dialogue exigeant avec certains pays. La Grèce doit proposer des réformes ambitieuses pour redresser ses finances et assainir ses structures économiques: c’est sa responsabilité. Nous avons en retour à négocier avec un gouvernement issu des urnes: nous le respectons. La France doit accélérer la modernisation de son économie: la Commission rappelle nos fins communes, elle propose des axes, la France définit les moyens. Le rôle d’un Commissaire n’est pas de prescrire une ordonnance détaillée, mais de veiller à ce que les gouvernements nationaux soient à la hauteur de leur responsabilité – sans quoi des procédures sont prévues dans les traités.

Un Commissaire européen est bien, en revanche, un homme politique – et le Président Juncker l’a précisément voulu ainsi.

Un Commissaire européen est bien, en revanche, un homme politique – et le Président Juncker l’a précisément voulu ainsi. J’ai une étiquette politique, comme chacun des membres du Collège : je suis membre du Parti socialiste, j’y porte depuis longtemps une option sociale-démocrate. Je ne m’en cache pas – mieux, je suis attaché à mes convictions réformistes et pro-européennes, que je promeus au Collège, et c’est aussi cette voix que je fais entendre en France, lorsque je l’estime nécessaire. Je n’en garde pas moins toujours à l’esprit l’intérêt européen, dont la défense est au cœur de mes fonctions et de mon travail quotidien.

Avoir des convictions politiques, c’est le meilleur rempart contre la gestion technocratique de l’Union qui lui a été tant reprochée. Articuler des priorités, hiérarchiser des objectifs de politique économique, définir une ligne d’horizon pour notre action, relève par nature de choix politiques, pas administratifs, et les Commissaires n’ont donc pas à laisser leur idées et leurs convictions au vestiaire lorsqu’ils entrent en Collège. On ne peut pas être politique sans faire de la politique, sauf à vouloir tuer le débat démocratique et toute ambition pour l’intégration européenne.

Le Président Juncker attend de ce Collège qu’il engage un effort de pédagogie et de proximité, ce qui implique de passer du temps dans les Etats membre.

Un Commissaire européen est aussi un porte-parole des politiques européennes dans les Etats membres, à commencer par son pays. Cette Commission n’a pas seulement des objectifs. Elle a une méthode. On a parfois reproché aux membres des Commissions précédentes d’être hors-sol, distants, coupés des réalités nationales, de rester dans leurs bureaux et de peu parler à la presse. Le Président Juncker attend de ce Collège qu’il engage un effort de pédagogie et de proximité, ce qui implique de passer du temps dans les Etats membres et notamment dans celui que chacun de nous « connaît le mieux », comme nous le disons en plaisantant entre nous – celui dont il est issu. Il ne s’agit pas d’assurer la livraison de quelconques diktats bruxellois au plus près du point de réception : il s’agit de s’assurer que les fils d’un dialogue étroit avec le niveau local soient toujours tendus, et de garder le doigt sur le pouls d’une société civile européenne qui a manifesté plus qu’une saute d’humeur, un véritable désenchantement par rapport au projet européen lors des dernières élections.

Agir et parler d’Europe en France fait partie de ma mission, c’est une nécessité face à la puissance des courants populistes qui taraudent notre continent.

On me soupçonne parfois de préparer, par ma présence en France ou par mon expression dans les médias français, un éventuel retour en politique. C’est faux, c’est même absurde ! D’abord, parce je n’ai pas quitté la politique : j’en fais autrement, ailleurs. Ensuite et surtout parce que mon engagement au sein de la Commission européenne est total, et durable : ce n’est pas pour moi un pis-aller, mais un choix, ce n’est pas un lot de consolation, mais bel et bien la suite cohérente de mon parcours depuis plus de vingt ans. Agir et parler d’Europe en France fait toutefois partie de ma mission, c’est une nécessité face à la puissance des courants populistes qui taraudent notre continent, et plus particulièrement mon pays : je continuerai à la faire avec la même détermination, tout au long de mon mandat. Je ne laisserai pas le débat européen aux seuls eurosceptiques !

Un Commissaire est, enfin et surtout, à un poste d’action, engagé dans le redressement de l’Europe.

Un Commissaire est, enfin et surtout, à un poste d’action, engagé dans le redressement de l’Europe, déterminé à élaborer des réponses aux défis du continent. Ce Collège a une priorité, et une seule : soutenir l’économie européenne, pour la croissance et l’emploi. C’est pourquoi il a choisi de se concentrer sur la relance de l’investissement, la poursuite des réformes structurelles nationales et européennes, la transparence fiscale et la responsabilité budgétaire : le fil d’Ariane de son action dans le champ économique est tiré jusqu’en 2019. Voilà ce pour quoi je me mobilise au quotidien, voilà ce vers quoi sont orientés mes efforts, comme Commissaire européen, qui plus est dans un portefeuille passionnant et étendu, au carrefour des enjeux économiques et financiers de l’Europe, et spécialement de la zone Euro.

C’est bien cela, être Commissaire européen : vivre l’Europe pour mieux la faire exister.

Etre Commissaire est une fonction exceptionnelle. Travailler, dialoguer, agir à l’échelle d’un continent est une opportunité unique. Il faut se placer à la hauteur des enjeux européens en toute circonstance. L’Europe est aujourd’hui mon terrain d’action quotidien, Bruxelles, mon nouveau centre de gravité, même si je voyage beaucoup dans les autres capitales européennes, et si, bien entendu, je garde mes amitiés politiques et mes attaches personnelles en France. Car c’est bien cela, être Commissaire européen : vivre l’Europe pour mieux la faire exister.