Morne plaine

L’Europe commémorait hier le bicentenaire de la bataille de Waterloo, qui a eu lieu à moins de 25 kilomètres du siège de la Commission européenne.

L’Europe commémorait hier le bicentenaire de la bataille de Waterloo, qui a eu lieu à moins de 25 kilomètres du siège de la Commission européenne. Hasard du calendrier, l’Eurogroupe – la réunion des ministres des finances de la zone euro – s’est réuni également en ce 18 juin pour tenter de trouver une ultime issue aux négociations avec la Grèce. Les parallélismes historiques sont souvent artificiels, et je ne veux pas ici forcer le trait. Mais à mon poste de Commissaire, à la fois au carrefour et en surplomb des intérêts européens, le souvenir de cette bataille m’évoque quelques réflexions.

 Notre histoire européenne est faite de conflits: nous ne pouvons éternellement tenir le bilan comptable de nos aigreurs envers l’un ou l’autre de nos voisins.

Notre histoire européenne est faite de conflits: nous ne pouvons éternellement tenir le bilan comptable de nos aigreurs envers l’un ou l’autre de nos voisins. Tous sont des partenaires indispensables. On peut entretenir la mémoire sans nourrir la rancœur. Le gouvernement grec a commis des maladresses dans la négociation, qui ont braqué ses homologues et envenimé les débats. Il est contre-productif de raviver les tragédies collectives et de renvoyer l’Allemagne à son passé douloureux: elle a aussi été aux côtés de la Grèce, dont elle est aujourd’hui le principal créancier parmi les Etats-membres – c’est-à-dire l’Etat qui a le plus prêté à Athènes. Tournons-nous donc plutôt ensemble vers l’avenir.

 Waterloo, c’est un symbole sur lequel chacun projette des aspirations et intérêts qui peuvent profondément diverger.

Deuxième élément, frappant depuis le lieu de croisement des voies européennes où je me situe: Waterloo, c’est un symbole sur lequel chacun projette des aspirations et intérêts qui peuvent profondément diverger. Défaite pour les uns, qui cherchent néanmoins aussi parfois à y voir de l’héroïsme; coup d’arrêts aux ambitions impérialistes pour les autres, qui l’envisagent comme le juste fracas des rêves de gloire de l’Empereur face à une alliance des nations européennes coalisées contre un seul pays. Les deux côtés n’hésitent parfois pas, encore aujourd’hui, à instrumentaliser la renommée de cette bataille. La Belgique, prudente, a placé ces commémorations sous le thème « victoire, défaite, lieu de mémoire ». Au fond, nous sommes face à un jeu à somme nulle.

Je relève aussi qu’aujourd’hui encore la confrontation des intérêts européens reprend le dessus, là où tout l’enjeu est justement d’arriver à les dépasser. Car l’euro sans la Grèce, c’est la défaisance externe, l’euro sans règles, c’est la défaisance interne, et aucun de ces scénarios n’est acceptable.

Comme Commissaire européen, je souhaite que l’Etat grec honore les engagements, pris au nom de son pays.

Comme Commissaire européen, je souhaite que l’Etat grec honore les engagements, pris au nom de son pays. Aux Grecs aussi de s’aider eux-mêmes, face à des déséquilibres accumulés depuis des décennies et  à une sclérose profonde des structures économiques. Sortir de l’impasse exige que le pays soit sérieux, engagé et responsable dans sa volonté de réformes. Et oui, cela implique pour les dirigeants grecs de faire un choix entre des promesses qui ne peuvent être financées, et des engagements pris au nom de l’Etat vis-à-vis de ses partenaires européens.

 Mais il faut aussi éclairer l’horizon du peuple grec et lui assurer une prospérité, alors qu’il a consenti déjà beaucoup de sacrifices.

Mais il faut aussi éclairer l’horizon du peuple grec et lui assurer une prospérité, alors qu’il a consenti déjà beaucoup de sacrifices, notamment dans les classes moyennes et les plus démunis. Nous avons retenu de l’histoire que la confrontation des Etats a souvent des conséquences dramatiques. Les positions que la Commission défend visent donc sur le même pied à aider les Grecs, qui passent complètement à côté de la reprise, et à les arrimer à la zone euro, qui doit rester l’horizon de leur avenir.  La responsabilité de la Commission, dans ces négociations menées au plus haut niveau par le Président Juncker,  et dont j’ai la responsabilité au niveau ministériel, avec les autres institutions- FMI et BCE- ainsi qu’avec les Etats membres, est enfin de préserver nos constructions communes, à commencer par la monnaie unique, et au-delà donc l’intérêt de tous les européens.

Waterloo, enfin, a abouti au Congrès de Vienne, une tentative diplomatique pour faire revenir l’ordre sur le continent, pour dépasser le conflit par le compromis et la négociation. Deux cents ans plus tard – cette fois le conflit n’est pas armé – ce rôle est coordonné, dans les négociations avec le gouvernement grec, par la Commission, qui a travaillé inlassablement à créer les conditions pour une voie de sortie. Elle n’est pas un créancier de la Grèce. Notre rôle – sous mandat de l’Eurogroupe – est donc d’abord d’être un médiateur, un facilitateur, dans les échanges. Cela nous amène à faire entendre la voix de la raison, à identifier les marges de manœuvre, à proposer des compromis. En termes pratiques, nous œuvrons à rapprocher les positions des institutions entre elles, puis à rapprocher les positions des institutions et du gouvernement grec, en essayant de définir une voie médiane. Avec succès sur de nombreux points, mais avec encore du travail sur d’autres.

Nous œuvrons à rapprocher les positions des institutions entre elles, puis à rapprocher les positions des institutions et du gouvernement grec, en essayant de définir une voie médiane.

Le parallèle historique doit s’arrêter là. En langue anglaise, « Waterloo » renvoie à une défaite – un paradoxe puisque la bataille elle-même correspond en fait à une victoire britannique. La Grèce doit débourser 1,5 milliard d’euros à la fin du mois. Le plan d’aide prendra fin le 30 juin: la Grèce sera alors à court de liquidités et ne sera pas en mesure de payer ses fonctionnaires et ses retraités. Le 10 juillet, elle devra refinancer pour 2 milliards d’euros de bons du trésor. Viendra enfin le 20 juillet: la Grèce devra rembourser la BCE à hauteur de 3,5 milliards d’euros.

L’Eurogroupe du 18 juin a hélas été un échec, faute de propositions concrètes des autorités grecques. Nous sommes au pied du mur et la balle est dans leur camp. Il n’y a plus de temps à perdre si nous voulons éviter une issue catastrophique et préserver l’intégrité et l’irréversibilité de l’euro. C’est la volonté politique des Etats et des institutions, de part et d’autre, qui peut assurer une issue positive aux discussions, qui n’ont que trop traîné.

Je ne me résigne à pas à voir l’Europe connaître un nouveau Waterloo, et à devenir cette « morne plaine » dont parlait Victor Hugo.

Je ne me résigne à pas à voir l’Europe connaître un nouveau Waterloo, et à devenir cette « morne plaine » dont parlait Victor Hugo. Un accord permettant à la Grèce de se réformer tout en restant dans la zone euro est toujours possible, il est plus encore nécessaire. La Commission continuera dans les prochains jours à défendre inlassablement l’intérêt général européen et à se battre pour ce grand projet politique qu’est l’euro.