Discours introductif – Rencontre presse à Paris

Je vous invite à lire ci-dessous le discours introductif que j’ai prononcé ce matin à Paris, lors d’une rencontre presse.

 

Rencontre de presse

Paris, le 19 novembre 2015

 

Mesdames et messieurs,

Cette rencontre presse intervient dans un contexte terrible, celui des attentats de Paris qui ont frappé la France, notre pays, au cœur.

J’ai souhaité vous rencontrer aujourd’hui pour vous adresser plusieurs messages suite à ces attaques barbares, et en premier lieu ceux de soutien et de solidarité, et vous en dire plus sur les réponses de la Commission

*                 *                 *

Vendredi dernier, la France a, de nouveau, vécu l’horreur du terrorisme. Je veux dire mon soutien à tous les Français, et particulièrement aux proches de victimes. Des victimes innocentes, et notamment des jeunes qui ont vu leurs destins prometteurs brisés.

Citoyen français, Européen dans l’âme, je suis avec mes concitoyens, avec les autorités françaises, dans cette épreuve terrible que nous traversons collectivement. Nous avons reçu d’innombrables témoignages de soutien venant d’Europe et du monde entier, adressés à l’ensemble des Français. Cette vague d’émotion témoigne de toute la solidarité sur laquelle notre pays peut compter.

Alors que les enquêtes continuent, l’émotion est toujours vive, et je la partage pleinement. J’étais dans un avion, au-dessus de New-York, le 11 septembre 2001. J’ai ressenti la même impression dans les rues de Paris – la sidération et la surprise d’abord, la solidarité et la mobilisation très vite, l’unité nationale, profonde, avant tout – même si les conséquences à moyen et long terme de ces évènements sont encore difficilement perceptibles.

*                 *                 *

 

Dans l’adversité, devant cette épreuve, le peuple français dans son ensemble démontre une fois de plus toute sa dignité, son courage et son union.

Nous ne cèderons rien face à ces actes odieux. Nous refusons la peur. Nous refusons la division. Nous refusons de renoncer à nos valeurs.

Je suis rassuré de constater que devant l’inhumanité, la France reste plus que jamais fidèle à ses idéaux : liberté, égalité, fraternité. Sans céder aux extrémismes. Il n’y a qu’un Etat, l’Etat de droit. Il n’y a qu’une France, la France républicaine. Et il n’y a qu’une Nation, unie face à la barbarie.

*                 *                 *

 

Commissaire européen, ce n’est pas mon rôle de commenter dans les détails les décisions qui ont été prises par le Président de la République, François Hollande, et par son gouvernement. Elles ont néanmoins eu un vrai écho en Europe. Je partage leur esprit : celui de la dignité, de la fermeté face au terrorisme, de l’action déterminée, après l’émotion.

Le Président a fait un certain nombre d’annonces ce lundi devant le Parlement réuni en Congrès à Versailles. Je reviendrai notamment sur la question du Pacte de sécurité et de son articulation avec le pacte de stabilité. Le renforcement des moyens dont disposent la justice et la défense, les choix diplomatiques, ou encore les propositions constitutionnelles, m’apparaissent être des réponses nécessaires et adaptées. Nous comprenons, je comprends, que la sécurité est la première des priorités.

Je salue aussi la décision de maintenir la COP21, qui s’ouvre à la fin du mois. C’est un signe d’espérance et de volonté, qui témoigne que le pays ne se laisse pas intimider et ne cède pas à la terreur. Je ne doute pas que ce sera un moment de solidarité majeur, alors que nous espérons tous un accord ambitieux et global, auquel l’Union européenne apportera toute sa part, notamment dans le domaine du financement de la lutte contre le réchauffement climatique.

Nous avons vécu un moment d’union nationale que je salue. Je souhaite pour la France que cette dignité de la classe politique se maintienne : les Français ne comprendraient pas qu’il en soit autrement dans ce contexte terrible.

*                 *                 *

La France n’est pas seule : l’Europe a témoigné depuis vendredi d’un soutien sans faille à notre pays, comme aux pays attaqués par la même barbarie terroriste avant elle. Le Président Juncker s’est exprimé fortement, justement sur le sujet. Beaucoup de collègues Commissaires m’ont également manifesté leur solidarité. On le ressent encore plus quand on passe une partie de sa semaine hors de France : la solidarité, l’émotion sont très fortes chez nos voisins. Paris est un symbole universel. Nous sommes tous Français.

Et la France ne se bat pas seule contre le terrorisme : c’est, avec elle, tout un continent. Comme l’a souligné notre Haute représentante Federica Mogherini, la France a demandé son aide et son assistance à l’Union Européenne. Et mardi, c’est toute l’Europe unie qui a répondu: oui.

La Communauté internationale se mobilise aussi. J’ai participé au G20 le weekend dernier à Antalya. Les Etats réunis y ont réaffirmé leur action déterminée dans la lutte contre le terrorisme et son financement, notamment la traque des flux financiers suspects.

*                 *                 *

 

Après l’émotion, nous devons tirer les leçons de ces évènements tragiques, et trouver des solutions. C’est notre rôle. Nous devons être au rendez-vous de la lutte contre le terrorisme, fidèles à nos valeurs, à nos actions. L’Agenda européen sur la sécurité adopté au printemps dernier est un premier pas, des résultats concrets ont été obtenus, il nous faut poursuivre dans cette voie. La lutte contre la criminalité transfrontières et le terrorisme relèvent de la responsabilité commune de l’Europe.

Une réunion extraordinaire du Conseil « Justice et Affaires intérieures » aura lieu demain à Bruxelles. Elle abordera entre autres les principaux sujets suivants : la question des armes à feu, le renforcement des contrôles aux frontières extérieures, mais aussi le PNR européen – système européen de dossiers passagers, pour les passagers des compagnies aériennes. La directive PNR permettra d’assurer une meilleure coopération entre les systèmes nationaux et de réduire les écarts en matière de sécurité entre les États membres, en recourant à des indicateurs de risque communs. Nous avons souligné, notamment par la voix de Frans Timmermans, l’urgence de prendre des décisions rapides et opérationnelles et de les mettre en œuvre dans un calendrier resserré, et je vous invite donc à suivre les échanges qui auront lieu demain à ce sujet.

Je soutiens en ce sens pleinement la proposition du Collège adoptée hier sur la lutte contre le trafic des armes, et la révision de la directive sur les armes à feu. La Commission européenne a en effet adopté un paquet de mesures qui rendra plus difficile l’acquisition d’armes à feu dans l’Union européenne, améliorera la traçabilité des armes détenues légalement, renforcera la coopération entre les États membres, et garantira que les armes à feu neutralisées sont rendues inopérantes. Ces mesures, préparées conjointement par les commissaires Elżbieta Bieńkowska et Dimitris Avramopoulos, montrent bien la détermination de la Commission à affronter la nouvelle réalité à laquelle nous sommes confrontés.

La lutte contre la radicalisation est elle aussi indispensable. Car elle est au fondement de notre vivre-ensemble. Et cela commence dans nos écoles, auprès de notre jeunesse. La Commission a lancé cette initiative il y a quelques années. Il est temps pour les Etats membres de s’en saisir.

N’oublions pas le volet diplomatique, pour trouver une façon de mettre effectivement un terme à la guerre en Syrie et de vaincre Daesh.           Comme souligné par notre haute représentante Federica Mogherini, cela fait des mois que nous essayons de donner une impulsion à un nouvel effort diplomatique en Syrie. Nous avons signé en juillet un accord très important avec l’Iran, qui peut ouvrir la voie à la possibilité d’un engagement régional différent. Nous avons ensuite insisté avec nos partenaires et avec l’ONU pour donner un nouvel élan au processus diplomatique afin de résoudre la crise en Syrie. Les lignes sont en train de bouger. De nouvelles coalitions se nouent. Il faut avancer dans cette voie.

La Commission a aussi dévoilé hier, par la voix de Federica Mogherini et Johannes Hahn, les grandes lignes du réexamen de la politique européenne de voisinage (PEV), sur l’approche renouvelée de l’Union à l’égard de ses voisins orientaux et méridionaux. L’objectif est de promouvoir nos valeurs et intérêts communs, tout en incitant nos partenaires à renforcer leur coopération en matière de sécurité. Notre défi le plus urgent est la stabilisation de notre voisinage. La pauvreté, la corruption et la mauvaise gouvernance sont des sources d’insécurité qui doivent être combattues. C’est pourquoi la PEV fera de la stabilisation une priorité politique majeure, à travers les axes de développement économique et social inclusif, l’avènement d’une mobilité sûre et légale, ainsi que la lutte contre les migrations clandestines, la traite et le passage illicite d’êtres humains.

J’ajoute, enfin, le rôle majeur qu’est celui des douanes européennes, dans la lutte contre le terrorisme. Elles agissent via la surveillance des trafics de biens aux frontières externes, notamment les armes et les produits du terrorisme, et le contrôle des circuits financiers illégaux. Aux côtés des forces de police et de l’armée, il faut accélérer la mise en œuvre de notre stratégie pour la gestion des risques douaniers. C’est essentiel pour mieux contrer les trafics illégaux liés aux terrorismes. L’échange d’informations, l’analyse des tendances de fraude, la coopération entre spécialistes, l’expertise de terrain des douaniers en coopération avec leurs homologues policiers et garde-frontières sont des prérequis indispensables à cette lutte contre ces trafics. Cela permettra de s’attaquer aux sources de financement du terrorisme, le trafic de marchandises illicites étant un mode de financement connu des mouvements terroristes, car ils impliquent des gains conséquents pour des risques minimums. Je prendrai à cet égard des initiatives.

La lutte contre le trafic d’armes, bombes ou explosifs doit donc être renforcée, notamment via de meilleures coopérations entre agences et de meilleurs échanges d’informations. Mes équipes sont prêtes à développer ce pilier douanier dans le plan d’action de lutte contre ces trafics illicites.

 

 

*                 *                 *

 

Comme pour chacune des crises européennes, la confusion et les raccourcis se multiplient. Il est impératif de les combattre, pour ne pas laisser infuser des contre-vérités dans l’esprit de nos concitoyens.

Les critiques de Schengen fusent, celles d’une « Europe passoire », d’un « système trop laxiste ». C’est faux. Le système établit les contrôles aux frontières extérieures et permet de réactiver les contrôles intérieurs, comme c’est utilisé actuellement par certains Etats membres.          La décision du Président Hollande de réintroduire pour un certain temps les contrôles aux frontières est expressément prévue dans les accords de Schengen, dans ce contexte. On peut bien sûr renforcer Schengen, mais ce serait une erreur, même une faute, de le remettre en cause, ou pire d’y renoncer.

La question d’un Pacte de Stabilité qui serait trop rigide a aussi été posée. Le Président Hollande a évoqué un « Pacte de sécurité qui l’emporte sur le Pacte de stabilité ». Comme j’ai pu l’exprimer à plusieurs reprises cette semaine, au nom de la Commission, la protection, la sécurité des citoyens est la priorité absolue. La France, et l’Europe dans son ensemble, font en ce moment face à une situation tragique. La Commission européenne le comprend parfaitement.

J’ajoute que les règles du Pacte n’empêchent pas les gouvernements de décider de leurs priorités légitimes. Je ne vois pas d’opposition entre les enjeux de sécurité et la garantie de finances publiques saines, entre le Pacte de sécurité, voulu par François Hollande, et le Pacte de stabilité, qui est notre règle commune. Il y a eu là-dessus beaucoup d’exagérations et de spéculations. Nous devons, tout simplement, faire preuve de subtilité et d’humanité. Le Pacte n’est ni rigide ni stupide. Nous démontrons au contraire qu’il est flexible et intelligent.

Enfin, le Pacte est aussi conçu précisément pour faire en sorte que les États membres se construisent une marge de manœuvre budgétaire suffisante au fil du temps. Quant à l’impact sur les finances publiques, l’opinion que nous avons rendue cette semaine, dans laquelle la France est jugée « globalement en conformité avec les obligations du Pacte  » se base sur le projet de budget 2016 présenté le mois dernier par la France. Il est trop tôt pour spéculer maintenant sur la façon dont ces coûts supplémentaires se répercuteront sur la trajectoire budgétaire de la France en particulier. Nous verrons en temps voulu, même si nous n’avons pas de raison de penser que celle-ci soit spectaculairement modifiée.

Attention enfin aux amalgames avec la crise des réfugiés. Ils sont faciles, sur fond de populisme et de peurs. Ces amalgames sont surtout faux et dangereux. Les réfugiés ne sont pas des complices de terroristes, ils en sont leurs victimes. Ce sont le chaos et la violence qu’ils fuient, cherchant refuge en Europe. Il n’y a d’ailleurs aucune raison de penser que les organisations terroristes ont infiltré en Europe des agents dissimulés en demandeurs d’asile !

Bien sûr, nous prenons cette question très au sérieux. Un certain nombre d’instruments sont disponibles pour améliorer les procédures d’examen, pour faciliter le partage de d’informations entre les services de renseignement, les gardes-frontières et les services de justice, avec le soutien de nos agences Europol et Frontex. L’heure n’est donc pas à la stigmatisation mais au sérieux, dans le rassemblement et l’humanisme.

 

*                 *                 *

Voilà les quelques mots que je tenais à vous adresser en ouverture de cette rencontre.

Voilà déjà un an que j’ai pris mes fonctions de Commissaire européen, anniversaire marqué par un contexte terrible. Le Président Juncker avait alors dit que nous étions la « Commission de la dernière chance ». C’est aujourd’hui plus vrai que jamais.

Force est de constater que nous sommes aussi la « Commission des crises » : crise du terrorisme, donc, crise de confiance, crise des migrants, crise grecque, ou encore crise climatique. Nous devons faire face, nous ferons face, pour être la « Commission des solutions ».

La France pourra compter sur l’Union européenne, tout comme je sais que l’Union européenne peut compter sur la France. Ensemble, unis, nous sommes et nous resterons plus forts.