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Comment (com)battre le populisme ?

Catégorie : Actualité,Europe / International,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 16/12/2015 à 15:43
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Comment (com)battre le populisme ?

 

Je reviens aujourd’hui sur les résultats des élections régionales en France et les conséquences à en tirer.

Je reviens aujourd’hui sur les résultats des élections régionales en France et les conséquences à en tirer. Bien sûr, je me réjouis du sursaut – ou du sursis – du second tour. En revenant vers les urnes, en se reportant vers les candidats républicains là où la gauche avait choisi de se retirer, les Français ont clairement montré qu’ils ne voyaient pas dans le Front national une alternative de gouvernement, au plan régional et à fortiori, j’en suis convaincu, au plan national.

C’est un soulagement, qui ne doit pour autant mener à aucune autosatisfaction. Nous ne devons pas sous-estimer l’enracinement profond du Front national. Ce parti a remporté plus de 6 millions de voix au premier tour, près de 7 millions au second, plus que dans n’importe quelle élection présidentielle passée à l’occasion d’un scrutin local. Certes, il ne dirigera au final aucune région. Mais sa montée ne s’est pas interrompue. Au-delà de cette réaction immédiate, je veux faire quelques réflexions sur le panorama politique français et européen.

Vu d’Europe, ce qui se passe en France est évidemment préoccupant.

Tout d’abord, vu d’Europe, ce qui se passe en France est évidemment préoccupant. La France envoie en effet des signaux contradictoires au reste de l’Europe et du monde, passant de l’universalité de ses valeurs au repli craintif de nombre de ses électeurs, de l’empathie planétaire post-attentats à l’incrédulité de nombreux partenaires, de l’admiration pour son action diplomatique pour le climat à des craintes face aux discours politiques prônant la sortie de l’euro. Oui, l’image de la France risque de se brouiller dans une parabole paradoxale, enchainant en une année, la grande communion d’unité de janvier après la tuerie de Charlie Hebdo, l’émouvante cérémonie aux Invalides après les attentats du 13 novembre et un Front National qui s’impose comme premier parti du pays en décembre. Tout cela renvoie à la réalité d’une société en quête de réponses qui se font trop attendre.

Pour faire en sorte que la progression du Front national et de ses idées ne soit pas inexorable, pour faire reculer l’extrême-droite europhobe, il faut à mon sens agir à travers deux leviers. D’abord, il est temps, enfin, de répondre à l’attente de visions, de projets, de solutions, en premier lieu sur le front du chômage, dont l’absence ou l’insuffisance ont fini par pousser de nombreux électeurs vers des idées fallacieuses, mensongères, mais faussement convaincantes par leur simplicité narrative. Ma conviction ne vous surprendra pas : dans la conduite de la politique économique, le moment n’est pas à l’immobilisme ou au retour en arrière, mais à la poursuite de réformes progressistes de nature à soutenir la création d’emploi et l’amélioration du capital humain.

La France et les Français ont plus que jamais besoin de partenaires européens et de solutions européennes.

Prenons garde par ailleurs, comme je l’ai dit la semaine dernière, à ne pas laisser monter davantage la vague anti-européenne sous-jacente dont ces élections sont en partie le reflet. La France et les Français ont plus que jamais besoin de partenaires européens et de solutions européennes – pour agir militairement contre l’Etat islamique, pour sécuriser les frontières externes de l’Union afin de maitriser l’afflux des réfugiés, pour lutter contre le financement du terrorisme, pour ne citer que quelques-uns des sujets les plus brûlants.

Et puis, la France doit selon moi changer de culture politique. Je suis un homme de gauche, je le reste, et je crois toujours le clivage gauche/droite pertinent – il l’est peut-être plus que jamais, en vérité. C’est pourquoi je ne suis partisan d’aucune recomposition artificielle, d’aucune confusion idéologique ou intellectuelle. Pour autant, nous ne pouvons ignorer que les Français ne se satisfont plus des confrontations sans fondement entre blocs inertes, des querelles stériles. Ils n’ont pas suivi par leur vote, et heureusement, les partisans du « ni-ni », ils n’ont pas fait d’équivalence entre la droite et le Front national. Ils ont spontanément fait front contre l’extrême-droite. C’est pourquoi les partis de gouvernement doivent être capables, plus qu’ils l’ont été, de changer d’attitude, de reconnaître, sans nier leur différences et s’ils le faut au prix de clarifications internes, les communautés de valeur et de choix qui les rapprochent, et pourquoi pas de travailler ensemble, sans sectarisme, sur des projets d’intérêt général, et avant tout sur et pour l’emploi.

N’oublions pas qu’une coalition n’est jamais une fusion, qu’elle est par définition une modalité de travail entre contradicteurs politiques.

Faut-il aller jusqu’à installer dans notre pays une « culture de coalition » qui lui est jusqu’à présent inconnue, sous la Vème République tout du moins ? Certes, ce n’est pas la panacée. Mais il faut d’abord définir de quoi il s’agit. N’oublions pas qu’une coalition n’est jamais une fusion, qu’elle est par définition une modalité de travail entre contradicteurs politiques. Qu’elle est une compétition avant, pendant et après les élections. Qu’elle ne peut être que le fruit d’une situation – celle d’une absence de majorité, ou du besoin d’une majorité plus large. Elle a eu tendance à s’imposer de plus en plus autour de nous – en Allemagne, aux Pays-Bas, en Autriche… – du fait de l’affaiblissement, un peu partout en Europe, des grands partis traditionnels. Je ne suis pas partisan d’une telle solution, mais je pense qu’elle ne doit pas être écartée par principe, si sa nécessité advenait par exemple à l’occasion de la présence du Front national au second tour des Présidentielles – ce que je ne souhaite évidemment pas.

Ayons toutefois l’honnêteté de le reconnaître : nous n’avons pas encore trouvé la solution pour battre les populismes. Nous pouvons les défaire électoralement – et encore. Pour deux Le Pen battues, un Orban et un Kaczyński au pouvoir, des partis extrémistes en Finlande ou en Suède ou, aux Etats-Unis, un Trump en plein envol. Leur attrait s’étend. Dans le passé, par facilité, par naïveté, nous avons attaqué leurs dirigeants au lieu d’attaquer leurs idées. Ils ont pour eux une rhétorique qui plait parce qu’elle bouscule l’establishment, des promesses politiques et economiques jamais testées par l’exercice du pouvoir, et la colère de ceux qui se sentent menacés par la mondialisation et méprisés par la classe politique.

Il n’y a pas d’autre choix que de continuer à chercher des solutions aux inquiétudes et aux fragilités économiques et sociales que le vote pour les extrêmes révèle.

Nous devons avant tout leur opposer la force de nos convictions et de nos projets. Nous devons être éclairés par la lueur des valeurs d’ouverture et d’inclusion, le sens des responsabilités, l’effort constant pour accompagner ceux qui se sentent déclassés et réduire les inégalités. Ce n’est pas toujours assez et nous le savons. Il n’y a pas d’autre choix, pourtant, que de continuer à chercher des solutions aux inquiétudes et aux fragilités économiques et sociales que le vote pour les extrêmes révèle. C’est ce que nous devons faire à l’échelle de mon pays et à celle de l’Europe. C’est le sens de mon combat et de mon engagement, plus politiques aujourd’hui que jamais.

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