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Mon entretien dans La Semaine – Bilan de l’année 2015 et perspectives pour 2016

Catégorie : Actualité,Europe / International,Réflexions | Par pierre.moscovici | 02/01/2016 à 18:00
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J’ai accordé un long entretien paru dans La Semaine en bilan de l’année 2015 et sur les perspectives et défis pour 2016. Attentats et lutte contre le terrorisme, réponses à la crise migratoire, économie et zone euro, ou encore politique européenne et française, mes réflexions et engagements pour cette année qui s’ouvre.

Je vous invite à lire cette interview par  Pierre Taribo ci-dessous :

2015 s’achève, et laisse à beaucoup un goût amer, nourrissant tous les pessimismes, tant cette année aura été marquée, au premier chef en Europe, par les crises et les drames

2015 s’achève, et laisse à beaucoup un goût amer, nourrissant tous les pessimismes, tant cette année aura été marquée, au premier chef en Europe, par les crises et les drames : crise grecque, crise économique et sociale, crise des réfugiés, drame du terrorisme meurtrier. Et pourtant, paradoxalement elle a peut-être été aussi, et enfin, l’année du sursaut collectif.

Depuis quelque temps, nous savons que nos institutions, nos règles, nos modes de vie ne sont plus tout à fait adaptés au monde dans lequel nous vivons. Nous savons aussi que nos difficultés d’ajustement, aussi bien en matière d’environnement que de sécurité ou d’emploi, génèrent leur lot quotidien de souffrances, d’inégalités et de dangers. Pour autant, nous continuons d’administrer des soins locaux au lieu de chercher des traitements de fond. J’ose croire que toutes les crises que nous avons vécues en 2015 auront permis de prendre conscience que ces solutions partielles ne sont plus tenables. Nous ne pouvons plus faire semblant de ne pas voir que des réponses globales, transformatives et de long terme sont indispensables.

A l’échelle du monde, 2015 aura été l’année de la prise de conscience qu’on ne peut plus laisser la planète se désagréger sans rien faire d’autre que de s’en désoler. Après les échecs répétés des précédentes conférences sur le climat, pour la première fois cette année, à Paris, les dirigeants du monde entier ont accepté de sortir du déni et de prendre des engagements sérieux et crédibles pour enrayer le réchauffement climatique et prévenir ses conséquences les plus dramatiques. Cette réussite est une bonne nouvelle, mais elle est tout sauf un aboutissement. Dès 2016, chacun devra se montrer à la hauteur pour mettre en oeuvre l’accord et ne pas trahir les promesses du Bourget.

La création d’une coalition internationale contre l’Etat islamique et  l’intensification des frappes par plusieurs pays sont des pas majeurs dans la bonne direction.

Suite aux attentats qui ont frappé la France, la Libye, le Danemark, l’Egypte, la Tunisie, le Liban et dernièrement les Etats-Unis – malheureusement cette sombre liste est loin d’être exhaustive -, le monde a pris conscience qu’un nouvel ennemi lui fait face. Cet adversaire ne peut pas être combattu en ordre dispersé. La création d’une coalition internationale contre l’Etat islamique et  l’intensification des frappes par plusieurs pays sont à cet égard des pas majeurs dans la bonne direction. Ce ne peut pas être le fin mot de l’histoire. Quand bien même l’EI serait détruit, toute menace ne serait pas écartée. Sans tomber dans la haine de soi et tout en maintenant la politique de sécurité la plus ferme qui soit, une stratégie crédible pour combattre le terrorisme ne pourra pas faire l’économie d’une introspection afin de déceler ce qui, dans nos sociétés, produit de l’exclusion, de la radicalité, et conduit à la barbarie.

A l’échelle de l’Europe, la multiplication des crises a permis à chacun de comprendre que le statu quo actuel rend tout le monde perdant. La crise grecque a rappelé combien l’inachèvement de notre Union économique et monétaire nuit à l’ensemble de ses membres. C’est pourquoi la Commission, sur la base d’un rapport des cinq Présidents des institutions européennes, a élaboré un premier « paquet » de mesures favorisant la convergence de nos économies. Il faudra aller plus loin, pour que la zone euro soit gouvernée de façon plus démocratique et plus efficace.

La crise migratoire a mis en lumière le besoin vital de solidarité européenne pour faire face à l’afflux de réfugiés sur notre continent.

La crise migratoire a par ailleurs mis en lumière le besoin vital de solidarité européenne pour faire face à l’afflux de réfugiés sur notre continent. La réponse ne peut être que collective et européenne. La Commission a élaboré une stratégie globale pour accueillir les réfugiés qu’un devoir d’humanité nous commande d’accepter, pour garantir dans le même temps la sécurité de nos frontières extérieures et pour limiter les flux, notamment au travers d’accords avec les pays tiers, tels la Turquie. Elle a émis des propositions ambitieuses pour organiser équitablement l’accueil des réfugiés. Et nous venons de proposer la création d’une véritable agence de garde-côtes et de gardes-frontières européenne, constituée de milliers de personnels mobilisables rapidement, et qui aurait la capacité de s’autosaisir en cas de menace jugée grave à une frontière de l’Union. Ces mesures doivent encore être adoptées par le Parlement européen et par le Conseil.

Nous devons faire encore bien plus en 2016, notamment pour assécher les sources de financement des groupes terroristes. Je prendrai des initiatives pour ce faire.

L’Union européenne a également pris conscience de devoir renforcer significativement son arsenal pour lutter contre le terrorisme et son financement. Car là encore, la solution ne peut qu’être, a minima, européenne. L’agenda européen sur la sécurité, adopté au printemps dernier, était un premier pas. Il vise à endiguer la radicalisation, à lutter contre la criminalité organisée et la cybercriminalité. Il faut poursuivre dans cette voie, avec une mise en oeuvre déterminée. Le 2 décembre, le Collège des Commissaires a adopté, selon un calendrier très accéléré, des propositions pour restreindre strictement l’usage des armes à feu, en réponse directe à la manière dont certaines armes ont été acquises, ré-assemblées ou modifiées dans les attaques terroristes en Europe en 2015. Mais nous devons faire encore bien plus en 2016, notamment pour assécher les sources de financement des groupes terroristes. Je prendrai des initiatives pour ce faire, et je sais pouvoir compter sur le soutien de l’ensemble des partenaires européens pour préserver la sécurité de nos concitoyens.

Je veux espérer que les Etats membres de l’Union européenne ont compris à quel point l’Europe doit être une solution, et non un problème.

Je veux espérer que les Etats membres de l’Union européenne ont compris à quel point l’Europe doit être une solution, et non un problème. Nous ne pouvons plus nous contenter de décaler chaque année de quelques lignes le point final d’un projet européen qui s’essouffle. Il s’agit maintenant d’écrire le deuxième tome de notre récit européen, celui d’une Europe pérenne, protectrice et économiquement forte. Ce n’est qu’en offrant plus d’Europe, plus d’intégration, plus de solidarité et plus de protection, que nous vaincrons l’euroscepticisme et les populismes.

A l’échelle française, l’année 2015 aura été marquée par plusieurs signaux encourageants, parmi lesquels des progrès réels en matière de modernisation de notre économie, une croissance qui repart, encore trop doucement, et des signes crédibles de reprise dans de nombreux secteurs d’activité. Notre économie va mieux, même s’il faut encore la dynamiser et la réformer pour faire reculer le chômage. Toutefois, sur le plan politique, cette fin d’année aura été ternie par la confirmation d’une tendance que l’on pouvait tout au plus feindre d’ignorer : l’enracinement profond du Front national. Ce parti a remporté plus de 6 millions de voix au premier tour des élections régionales, près de 7 millions au second, soit plus que dans n’importe quelle élection présidentielle passée à l’occasion d’un scrutin local. Certes, il ne dirigera au final aucune région. Mais sa montée ne s’est pas interrompue.

Il est urgent de tout mettre en place pour faire reculer l’extrême droite.

A moins d’accueillir sereinement la perspective d’une fermeture des frontières françaises, d’une sortie de la zone euro, et de l’installation d’un climat xénophobe, bref de consentir à la fois à un programme économique absurde et à un renoncement au logiciel de valeurs qui fonde notre vivre-ensemble républicain, il est urgent de tout mettre en place pour faire reculer l’extrême droite. 

D’abord il faut répondre à l’attente de visions, de projets, de solutions durables, en premier lieu sur le front du chômage. L’Etat doit poursuivre et amplifier les réformes progressistes de nature à soutenir la création d’emplois et l’amélioration du capital humain, car la crise du travail est le cœur des maux français. Ensuite, la France doit selon moi changer de culture politique. Nous ne pouvons ignorer plus longtemps que les Français ne se satisfont pas des confrontations sans fondement entre blocs inertes et des querelles stériles. Ils n’ont pas suivi par leur vote, et heureusement, les partisans du « ni-ni », ils n’ont pas fait d’équivalence entre la droite et le Front national. Ils ont spontanément fait front contre l’extrême-droite. Les partis de gouvernement doivent être capables de leur emboîter le pas, de reconnaître, sans nier leurs différences, les communautés de valeur et de choix qui les rapprochent, et pourquoi pas de travailler ensemble, sans sectarisme, sur des projets d’intérêt général, et avant tout sur et pour l’emploi.

Ce que nous dit surtout cette année 2015, c’est que les défis sont colossaux, les torts partagés, et les responsabilités collectives.

Car ce que nous dit surtout cette année 2015, c’est que les défis sont colossaux, les torts partagés, et les responsabilités collectives. Il n’est plus temps de rejeter la faute sur notre voisin d’hémicycle, de commission ou de palier, mais au contraire d’oeuvrer collectivement pour mettre en place les conditions du monde meilleur – plus prospère, plus juste, plus apaisé, offrant des perspectives plus généreuses à la jeunesse dans lequel nous voulons vivre demain. Cela suppose de renouer avec le courage intellectuel et politique et de retrouver le sens de l’intérêt général.

Je sais combien le Grand-Est est inscrit au cœur de l’aventure européenne.

Je voudrais terminer par quelques mots sur le Grand-Est, dont je suis toujours l’actualité avec autant d’intérêt, et au-delà sur la région limitrophe de Bourgogne-Franche-Comté, qui me reste chère. Ces régions ont vu, plus que d’autres, monter le vote en faveur du Front national. Je me réjouis particulièrement que le vote républicain y ait finalement fait barrage, car le dynamisme économique de ces territoires frontaliers de plusieurs pays d’Europe, à commencer par notre grand voisin allemand, est conditionné, encore plus qu’ailleurs, par l’ouverture sur le monde. Pour avoir siégé dans toutes les institutions européennes – le Parlement, le Conseil, et maintenant la Commission – je sais combien le Grand-Est, par son histoire, tragique, par sa géographie, par sa culture, par son économie, est inscrit au cœur de l’aventure européenne. Strasbourg est et doit rester une des capitales de l’Europe, avec Bruxelles, elle ne pouvait devenir celle des ennemis de l’euro !

2015 aura été une étrange année, porteuse de lourdes menaces et de grands défis, mais aussi de premières réponses collectives.

2015 aura été une étrange année, porteuse de lourdes menaces et de grands défis, mais aussi de premières réponses collectives. J’espère que 2016 confirmera cette prise de conscience, cette esquisse de sursaut : en Europe, en France, comme dans nos régions, nous avons besoin d’unité et de cohésion pour continuer à peser dans le jeu mondial. C’est ensemble que nous serons plus responsables, plus compétitifs et plus forts ».

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