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Mon interview dans La Croix

Catégorie : Actualité | Par pierre.moscovici | 05/02/2016 à 10:24
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Je vous invite à lire ci-dessous mon interview parue hier dans La Croix. Je m’y exprime sur les perspectives économiques et budgétaires en France et en Europe. Je reviens aussi sur les crises et les défis auxquels le projet européen est confronté, et les solutions que nous entendons apporter.

Chômage élevé, croissance fragile, déficit hors des clous, la France semble à la traîne en Europe…

Pierre Moscovici : Il est vrai qu’aujourd’hui, la France ne se situe pas encore dans le peloton de tête de la dynamique économique européenne : le retour de la croissance y est désormais établi mais celle-ci reste inférieure à celle de la zone euro, la réduction des déficits publics est sur de bons rails, mais la France est un des seuls pays qui dépassera les 3 % en 2016.

Quant à la réduction du chômage, elle devrait advenir, mais elle sera lente. Bref, la France ne doit pas ralentir les réformes, si elle veut rester un leader économique. Elle en a tous les atouts avec des entreprises de qualité, une main-d’œuvre formée… La France reste la deuxième économie de la zone euro et la cinquième mondiale.

La France ne réforme pas assez vite, pas assez fort ?

P. M.  : Face au manque de compétitivité dont souffrent l’économie et les entreprises françaises, le pays a enclenché une politique de l’offre, saluée par la Commission. Mais il a besoin d’accélérer les réformes, notamment celle du marché du travail. La comparaison est extrêmement claire : les pays qui ont mené des réformes dans ce domaine obtiennent des résultats positifs sur le front du chômage.

Les tensions sociales sont fortes et 2016 est une année préélectorale. Craignez-vous une année blanche en matière de réformes ?

P. M.  : Je ne le crois pas car plusieurs d’entre elles sont déjà initiées. Le président et le gouvernement sont conscients qu’ils seront jugés sur des résultats et que cela passe par la réforme. Celle du marché du travail, par exemple, démarre maintenant, et il faut aller le plus loin et le plus vite possible.

Même si une année préélectorale est forcément particulière, 2016 ne doit pas être une année pour rien. Comme l’a déclaré récemment François Hollande au Conseil économique, social et environnemental (Cese), il faut réformer jusqu’au bout et je le prends au mot.

Reste-t-il des marges pour réduire les dépenses publiques ?

P. M.  : Le rythme des économies fait partie du débat français, et encore plus en vue de la présidentielle. Pour la Commission, la France est globalement en accord, pour le moment, avec les règles européennes sur la réduction du déficit nominal – pour 2017, il serait impensable qu’elle ne passe pas en dessous des 3 % – mais l’effort demeure faible sur le déficit structurel (hors conjoncture, NDLR).

Cela signifie que sa stratégie budgétaire est conditionnée à son taux de croissance. C’est une stratégie qui se défend, mais qui peut être risquée si un accident arrive sur la croissance. Le déficit n’est pas un gage de croissance : l’Allemagne a un déficit zéro, une meilleure croissance et elle s’approche du plein-emploi.

Crise des migrants, menace de Brexit, difficultés grecques, populismes… Est-ce le crépuscule du projet européen ?

P. M.  : L’Europe n’est pas à son crépuscule mais nous sommes confrontés à une série de crises inédites, inimaginables il y a un an. C’est ce que Jean-Claude Juncker appelle la « polycrise européenne ». Les menaces sur le projet européen sont existentielles mais peuvent tout à fait être combattues et vaincues.

L’opinion est certes insatisfaite de l’action européenne, mais elle est consciente que la réponse passe par davantage de coopération en matière économique et sociale, de lutte contre le terrorisme… Le détricotage européen, c’est le recul pour tous.

Le risque de Grexit est-il définitivement écarté ? À quand une restructuration de la dette grecque promise par les Européens ?

P. M.  : Le Grexit n’est pas du tout notre perspective. N’ajoutons pas la crise à la crise. Aujourd’hui, nous avons un gouvernement grec qui mène les réformes. Continuons à l’encourager, soutenons-le quand il les fait, ayons un dialogue ferme quand il tarde à les faire. Quant au débat sur la dette grecque, il pourra commencer lorsque nous aurons conclu positivement la première « revue » des réformes, autrement dit quand nous aurons une réforme des retraites aboutie.

Qui doit financer l’accueil des migrants, l’Europe ou ses membres ?

P. M.  : D’abord, il est important que l’accord passé avec la Turquie soit financé et que tout blocage en la matière soit levé. En lui donnant des moyens pour mieux assurer l’accueil des réfugiés sur son sol, nous éviterons en grande partie cet afflux massif vers l’UE.

Deuxièmement, la réflexion du ministre allemand des finances, Wolfgang Schaüble, qui propose une taxe sur l’essence pour financer l’accueil des migrants, a le mérite de suggérer une solution à un vrai problème. L’Allemagne, premier pays de destination, a déjà budgété plusieurs milliards d’euros pour cela. Mais il faut une solidarité européenne. Je ne suis pas certain que le mot « taxe » accolé au mot « réfugié » soit populaire. Mais on peut envisager de cumuler un impôt et l’émission d’obligations.

Vous proposez que l’Europe emprunte sur les marchés pour financer l’intégration des migrants ?

P. M.  : Faute de moyens suffisant dans les budgets nationaux et européens, il s’agirait de financer autrement des politiques d’accueil et d’intégration qui nous concernent tous. Cela mérite d’y penser. Même si nous parvenons à limiter le flux de réfugiés vers l’UE, nous aurons pendant longtemps à en accueillir, car des hommes et des femmes continueront à quitter ces régions, qui vont rester difficiles pour un long moment.

Vous publiez aujourd’hui vos nouvelles prévisions économiques. De nombreuses menaces pèsent sur la croissance européenne…

P. M.  : Nous n’avons pas modifié substantiellement nos prévisions de croissance. Nous sommes conscients des risques, à commencer par la transition de l’économie chinoise. Mais le catastrophisme peut être évité. Nous avons des instruments de surveillance budgétaire et bancaire beaucoup plus efficaces, des pare-feu solides.

Sur le volet monétaire, Mario Draghi a redit sa détermination à agir sans limite, aussi longtemps que nécessaire. Cela a suffi à rassurer les marchés. Mais la BCE ne peut pas agir seule. La politique économique doit aussi stimuler l’investissement – c’est le rôle de la Commission via le plan Juncker –, en combinaison avec les réformes structurelles et la consolidation budgétaire, du ressort des États membres. L’année 2016 présente certes plus de risques que 2015 mais elle offre aussi davantage de potentialités.

Recueilli Par Marie Dancer
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