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Blog – Echos transatlantiques

Catégorie : Actualité,Europe / International | Par pierre.moscovici | 02/03/2016 à 20:10
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Je tourne cette semaine mon regard vers le large: l’élection de l’homme – peut-être la femme – le (la) plus puissant(e) du monde se rapproche.

Je tourne cette semaine mon regard vers le large: l’élection de l’homme – peut-être la femme – le (la) plus puissant(e) du monde se rapproche. Je me passionne depuis toujours pour le système politique américain, et notamment les primaires que la France et l’Europe en général pratiquent peu. Je crois bien le connaître. Je veux donc partager ici quelques réflexions personnelles.

Les primaires américaines, et le super Tuesday qui vient de se clore, font l’objet d’un intérêt justifié. Le paysage se précise, aussi bien chez les démocrates que chez les républicains. Si rien n’est joué aujourd’hui, Donald Trump et Hillary Clinton font à présent la course en tête dans leur camp.

Que retenir des derniers résultats de cette course à l’investiture? Tout d’abord, elle a fait émerger des figures totalement inattendues. 

Que retenir des derniers résultats de cette course à l’investiture? Vu d’Europe, et sans aucune ambition à l’exhaustivité, plusieurs aspects de cette campagne frappent.

Tout d’abord, elle a fait émerger des figures totalement inattendues. Bernie Sanders, candidat « socialiste » – presqu’un gros mot aux Etats-Unis – de 74 ans qui veut supprimer les frais d’inscription à l’université, est toujours dans la course. Donald Trump – personnalité et parcours hors normes – reste en tête pour le parti de l’éléphant. Le même Donald Trump qui retweete des citations de Mussolini, croit que les mexicains sont des violeurs en série, refuse de condamner le Ku Klux Klan et envisage d’interdire d’entrée le territoire américain aux musulmans.

Ensuite, le cœur de la campagne de Donald Trump laisse perplexe de ce côté-ci de l’Atlantique.

Ensuite, le cœur de la campagne de Donald Trump laisse perplexe de ce côté-ci de l’Atlantique. « Make America great again« : rendre sa grandeur à l’Amérique. Pourtant vu de l’étranger ce pays reste une superpuissance incontestée – économique, diplomatique, militaire. Aucun autre pays ne peut prétendre lui être égal. Cela n’empêche pas dans l’opinion la perception d’un recul, le sentiment d’un déclassement, l’entretien d’une humeur décliniste. Cela ne ressemble pas à cet « esprit américain » qu’on vante parfois, mais pose des questions là-bas, comme en Europe où ce discours se fait aussi entendre – en France notamment. Dans les deux cas, il me semble alimenté par des inquiétudes croissantes face à la montée des inégalités. La peur individuelle d’être laissé à quai, en quelque sorte, de faire partie des laissés-pour-compte de la reprise.

En vérité, on ne comprend pas la percée de Trump, et les difficultés de Clinton à s’imposer davantage, si on fait l’impasse sur le violent sentiment « anti-establishment » qui irrigue aujourd’hui l’opinion américaine.

En vérité, on ne comprend pas la percée de Trump, et les difficultés de Clinton à s’imposer davantage, si on fait l’impasse sur le violent sentiment « anti-establishment » qui irrigue aujourd’hui l’opinion américaine. Trump est le candidat hors-système parfait: sans parcours politique, virulent et même grossier, acerbe à l’égard du parti dont il convoite l’investiture, en permanence en colère contre « Washington ». Clinton est au contraire l’incarnation parfaite d’une candidature du sérail, travaillée avec systématisme depuis des années – une machine électorale qui certes reste solide et devrait finalement gagner l’investiture démocrate, mais qui aurait du tout écraser sur son passage, si elle n’était précisément contrée par cette défiance dans l’opinion à l’égard des « candidats du système ».
Prime au populisme et rejet du système: les perdants des élections sont à ce stade les partis politiques. Le parti républicain, parce qu’il ne sait pas comment bloquer Trump, alors qu’il voit son investiture comme un synonyme d’échec quasi-assuré à l’élection présidentielle. Mais il se cherche encore un champion pour l’arrêter. Marco Rubio, qui voudrait endosser ce rôle, a échoué à percer pendant le super Tuesday. Ted Cruz, qui a emporté son Etat du Texas, est plus le candidat ultra-conservateur du Tea Party que celui des Républicains modérés. Les démocrates, parce que Bernie Sanders fait justement de son soutien limité auprès des démocrates élus et des officiels du parti un argument de campagne, qu’il a d’ailleurs construite autour de la figure de l’outsider en guerre contre une démocratie corrompue par l’argent – lui-même ne manque jamais de rappeler que son trésor de guerre, considérable, est largement issue de donations individuelles de moins de 30 dollars en moyenne.
Et l’Europe dans tout ça me direz-vous ? Que peuvent attendre les Européens d’une présidence Trump ou Clinton ? La réponse est dans la question tant l’un est imprévisible et l’autre consciente des liens qui unissent les deux puissances.

Ceci me renvoie l’image d’une démocratie américaine qui doute, qui se défie de ses représentants, qui a des envies d’autre chose.

Ceci me renvoie l’image d’une démocratie américaine qui doute, qui se défie de ses représentants, qui a des envies d’autre chose. Un sentiment, convenons-en, qui n’est pas étranger en Europe. Et qui dessine en creux le défis auxquels sont confrontés les forces politiques du continent – y compris dans le pays que je connais le mieux, la France.
Comment réformer l’économie, comment la rendre plus compétitive, capable de créer plus d’emplois, sans éloigner les couches populaires, fâcher le monde du travail, nourrir les populismes ? Si nous voulons éviter, dans nos pays, la montée irrésistible des partis et des candidats « anti-système », nous devons redéfinir les méthodes et le contenu d’un réformisme moderne et populaire, fondé sur le dialogue social et prenant le temps du débat démocratique. Ce n’est pas une mince affaire !

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