Libres réflexions sur l’état de la gauche en France (1/3)

Libres réflexions sur l’état de la gauche en France (1/3)

 

Commissaire européen, je ne suis plus un acteur quotidien de la vie politique française, mais je n’ai pas changé de convictions.

Dans moins d’un an, les Français auront choisi leur Président. 80 ans après le Front Populaire et 35 ans après la victoire histoire de François Mitterrand, je veux regarder vers les échéances cruciales de mai 2017. Commissaire européen, je ne suis plus un acteur quotidien de la vie politique française, mais je n’ai pas changé de convictions. Je participerai naturellement au débat politique de mon pays à titre personnel, pour ainsi préserver l’indépendance de la Commission européenne. Je vois aujourd’hui que la gauche, ma famille politique, est affaiblie, marquée, galvaudée, qu’elle fait l’objet de remises en causes violentes, de l’extérieur comme de l’intérieur. Cela me donne envie, dans le calme de l’été et à travers trois billets, de poser ici une question simple : la gauche est-elle en mesure de gagner ces batailles et comment ?

Mon engagement est constant, il est aussi lucide. Comme tout un chacun, je connais l’état de l’opinion, que nous montrent non seulement les sondages, mais aussi et surtout l’ensemble des élections, nationales et locales, qui se sont déroulées depuis 2012. Le premier enseignement, que le flot des commentaires, trop tournés en ce moment vers les desseins et destins personnels, néglige trop souvent, est la montée du Front national, la percée des idées nationalistes, xénophobes, étroites et pernicieuses qu’il véhicule. Le résultat des élections présidentielles en Autriche, où l’extrême-droite a été battue de quelques voix seulement au second tour avant que soit décidée une nouvelle élection, nous rappelle la force de cette menace. Le 21 avril 2002, avec la présence de Jean-Marie Le Pen et l’élimination du candidat socialiste au premier tour de l’élection présidentielle, avait été un terrible choc, un « coup de tonnerre », comme l’avait dit Lionel Jospin lui-même. Voulons-nous revivre ce traumatisme républicain ?

La droite républicaine, quant à elle, est mobilisée par la préparation de ses primaires et traversée par bien des débats, sur le fond comme sur la méthode ou les alliances.

En 2017, la surprise serait hélas que sa fille ne se qualifie pas pour le second tour. Il ne s’agit évidemment pas d’une certitude, mais bel et bien d’une éventualité que nous devons combattre de toutes nos forces. Cette donnée ne peut être ignorée, elle pèsera sur l’élection, elle exclut toute frivolité et impose l’efficacité. La droite républicaine, quant à elle, est mobilisée par la préparation de ses primaires et traversée par bien des débats, sur le fond comme sur la méthode ou les alliances. Elle s’interroge sur son positionnement – plus ou moins radical ou modéré, clivant ou rassembleur, européen ou nationaliste, identitaire ou ouvert. Il serait toutefois imprudent de compter exclusivement, ou même excessivement, sur ses contradictions, pourtant majeures. Certes, elle se situe à un étiage électoral historique, et se prépare à une confrontation interne impitoyable, mais je suis convaincu qu’elle saura, le moment venu, se mobiliser autour du champion qu’elle aura choisi, pour récupérer ce qu’elle considère être son apanage naturel, le pouvoir.

La gauche va aborder 2017 dans un état de faiblesse sans précédent.

Enfin, il serait absurde de nier l’évidence : la gauche va aborder 2017 dans un état de faiblesse sans précédent. Elle aussi ne représente qu’un tiers de l’électorat. Elle a perdu beaucoup de soutiens dans les territoires, au fil des défaites dans les scrutins locaux. Surtout, elle est plus divisée que jamais, elle est même éclatée entre des partis qui ne savent et en réalité ne veulent plus dialoguer, qui se combattent ou à tout le moins s’ignorent. Ces divisions ne sont pas circonstancielles ou tactiques, elles sont profondes, sur tous les sujets – la politique économique, la sécurité, l’Europe, la cohésion sociale… Pour la gauche, le pouvoir n’est pas une finalité unifiante, car elle ne partage pas – ou plus – la culture de gouvernement, qui impose l’intégration des contraintes du réel. Il y a toujours eu plusieurs gauches, en France comme ailleurs, mais par-dessus tout l’emporte aujourd’hui la distance qui sépare de plus en plus ceux qui promeuvent un réformisme capable de compromis et attaché à l’Europe, d’une part, et ceux qui défendent une alternative plus radicale, affranchie de nos engagements européens, d’autre part. Aussi irritants et même graves soient certains comportements dans le champ politique comme sur le terrain social, ces gauches sont-elles désormais « irréconciliables », comme l’a dit Manuel Valls ?

Si les gauches venaient à divorcer, c’est toute la mécanique de l’alternance entre la droite républicaine et la gauche de gouvernement qui s’effondrerait, après avoir été affaiblie par l’émergence du Front national. 

De la réponse à cette question existentielle dépend l’avenir même de la gauche, car elle interroge ses alliances, sa capacité à agir ensemble, sa volonté de constituer une alternative de gouvernement pour le pays. Et sa complexité s’accroit encore parce qu’elle traverse désormais le Parti socialiste lui-même, qui aborde 2017 dans une position à la fois relativement solide – il reste clairement, et de loin, la première force de la gauche –, et terriblement fragile – il a perdu beaucoup de ses  ressources militantes et intellectuelles, et son unité, nous le voyons hélas tous les jours, ne tient qu’à un fil. Si les gauches venaient à divorcer, c’est toute la mécanique de l’alternance entre la droite républicaine et la gauche de gouvernement, imposée par les institutions de la 5ème République et qui structure notre vie politique depuis 50 ans, qui s’effondrerait, après avoir été affaiblie par l’émergence du Front national. Elle risquerait de laisser face à face durablement la droite et l’extrême-droite ou bien elle déboucherait sur une fragmentation qui, pour certains, préfigurerait une recomposition tant espérée au centre, pour d’autres conduirait à un retour vers les combinaisons instables et ambigües de la 4ème République.

Tout ceci explique à la fois la vulnérabilité de la gauche – désormais éliminée dans tous les sondages du second tour de la présidentielle – et sa fébrilité. Les appétits s’aiguisent, la discipline collective se lézarde, les initiatives individuelles se multiplient. Et tout ceci, dans une sorte de cercle vicieux, affaiblit encore davantage la gauche. Comment, dans ce paysage pour le moins contrasté, celle-ci peut-elle encore l’emporter, dans quelle direction doit-elle évoluer pour se rénover, avec qui et comment doit-elle agir pour gouverner ? J’esquisserai ici quelques idées demain.

Je veux vous faire part de ma conviction : le clivage gauche/droite n’est pas mort !

Mais d’ores et déjà, je veux vous faire part de ma conviction : le clivage gauche/droite n’est pas mort ! Il conserve au contraire toute sa pertinence, dans un monde de plus en plus inégal, au lendemain de la plus grave crise économique que nous ayons connue depuis la guerre. Et, pour cela, nous avons besoin d’une gauche forte, certes diverse, mais capable d’unité, et non d’une nouvelle martingale aux frontières indistinctes.

S’ il n’y a plus de bloc de gauche autour de son pilier socialiste, il n’y a plus de possibilité pour la gauche d’exercer le pouvoir. Et une gauche qui ne se distingue pas clairement de la droite n’est plus la gauche. Je ne suis pas sourd aux attentes de l’opinion, qui ne se satisfait plus des clivages actuels et attend un profond renouveau de notre vie politique. Et je n’ignore pas les contradictions que soulève le rapport à l’Europe, à mes yeux décisif : au contraire, je suis conscient de cette ligne de fracture, et je considère qu’il est de ma responsabilité politique de contribuer à rendre l’Europe populaire.

Je suis persuadé que nous devons rester fidèles aux enseignements de notre histoire, à nos valeurs et à nos combats.

Pour autant, je suis persuadé que nous devons rester fidèles aux enseignements de notre histoire, à nos valeurs et à nos combats. Non, nous ne devons pas abandonner la gauche ! Au contraire, nous devons la réinventer.

A suivre…