« Présidentielle : la gauche, une valeur d’avenir » – Ma tribune personnelle dans Libération

Je vous invite à lire ci-dessous ma tribune personnelle parue aujourd’hui dans Libération, « Présidentielle : la gauche, une valeur d’avenir ».

Alors que l’élection présidentielle de 2017 se profile, le dernier cri de la modernité politique française semble être de jeter la gauche socialiste et sociale-démocrate aux orties. Un ancien ministre de l’Economie déclare sa candidature avec un projet «socialiste mais pas uniquement», avant tout farouchement souverainiste et étatiste. Son successeur s’affiche au côté d’une figure réactionnaire, anti-européenne et proche de l’extrême droite (Philippe de Villiers), avant de confirmer en sa compagnie qu’il n’est pas socialiste.

Ces prises de distance ne me convainquent pas. C’est pourquoi je veux, moi aussi, donner ma position dans ce débat, à titre personnel. J’y vois en effet une faute stratégique et une erreur idéologique.

Faute stratégique, car s’il n’y a plus de bloc de gauche autour de son pilier socialiste, il n’y a plus de possibilité pour la gauche d’exercer les responsabilités. Et une gauche qui ne se distingue pas clairement de la droite n’est plus la gauche. L’opinion attend un profond renouveau de notre vie politique, à commencer par celui des partis, y compris à gauche : je n’y suis pas sourd. Et je n’ignore pas les contradictions que soulève le rapport à l’Europe, à mes yeux décisif. Mais moderniser la gauche, ce n’est pas tourner le dos à son histoire, ses valeurs et ses combats.

Erreur idéologique aussi, car la droite et la gauche ont des divergences profondes, et une hiérarchisation différente des priorités. Pour la droite, les inégalités sont inévitables, pour la gauche elles sont insupportables. La droite considère souvent que favoriser la réussite personnelle suffira à résoudre les problèmes collectifs, tandis que la gauche estime que pour résoudre les problèmes collectifs, il faut commencer par offrir à chacun les mêmes chances de réussite. C’est pour cela que la droite fait de la levée des obstacles au fonctionnement du marché sa priorité, tandis que la gauche parle aussi d’éducation, de culture, de protection sociale. Pour une part majoritaire de la droite, la conception traditionnelle de la famille et de la liberté est sacrée et doit être conservée. Pour une part majoritaire de la gauche, la liberté de chacun et la volonté de s’adapter aux évolutions de la société doivent prévaloir. La droite nourrit historiquement un certain culte du chef et de l’autorité, quand la gauche croit au dialogue social pour légitimer l’action publique. Non, droite et gauche ne sont pas bonnet blanc et blanc bonnet, contrairement à ce que le slogan «UMPS» du Front national veut faire croire !

Qu’on me comprenne bien : je ne suis ni sectaire ni ennemi des compromis. Et la politique n’est pas à mes yeux une guerre civile, opposant des ennemis irréductibles siégeant dans des camps retranchés. Il y a évidemment dans les deux camps des modernistes et des nostalgiques, des modérés et des radicaux, des réalistes et des idéologues, et surtout des hommes et des femmes de qualité et de bonne volonté. Mais, qui plus est au moment où la logique des primaires s’impose et durcit les oppositions, je ne vois pas où se trouve, dans les valeurs à promouvoir ou les politiques à mettre en œuvre, le ciment d’une nouvelle «majorité d’idées» ou d’un hypothétique «bloc progressiste» transpartisan. «L’intérêt général» est une notion séduisante mais politiquement vaporeuse qui, dans la pratique, ne peut suffire à le définir.

Plutôt que de tourner le dos à la pensée socialiste ou sociale-démocrate, plutôt que de la diluer dans le ni droite ni gauche, je propose donc de travailler à sa refondation, autour d’une conception revivifiée, loin de choix tièdes et timides. Il faudra ainsi demain mener un combat beaucoup plus drastique contre les inégalités, à travers une fiscalité plus simple et plus juste, une lutte acharnée contre la fraude et l’évasion fiscales, ou la réduction effective de certaines rémunérations excessives. Créer une nouvelle méthodologie de la réforme, pour assurer la qualité de la dépense publique. Donner la priorité au renforcement du capital humain pour amener notre pays au sommet de la hiérarchie mondiale des qualifications. Consolider, sur le marché du travail, un nouveau système de protection des individus autant que des emplois. Assumer pleinement nos convictions pro-européennes, en œuvrant pour la création d’un ministre des Finances, d’un Parlement et d’un budget de la zone euro. Reconnaître les travers et les blocages de nos institutions, et enfin oser y remédier. Bref, élaborer un projet authentiquement réformiste pour la France et pour l’Europe. Cette gauche refondée pourra ainsi convaincre et rassembler au-delà de ses soutiens traditionnels, notamment auprès des modérés.

Ceux qui pensent que l’élection présidentielle se jouera sur un profil attrape-tout se trompent : elle se fera sur des valeurs et sur des choix politiques clairs. Dans ce combat, il importe de porter haut ses couleurs – en l’occurrence celles de la gauche – et non de les cacher.