Libres réflexions sur l’état de la gauche en France (3/3)

Libres réflexions sur l’état de la gauche en France (3/3)

 

 

Qu’on me comprenne bien : je ne suis pas sectaire ou archaïque, encore moins ennemi des compromis, voire des coalitions. Des compromis, j’en construis tous les jours dans mes fonctions à la Commission européenne, instance politique où se côtoient des femmes et des hommes aux sensibilités politiques très diverses. L’Europe, par définition, ne peut être que le produit de traditions nationales différentes, qui se rencontrent, et de programmes politiques divers, qui finissent par converger. Et ses institutions, qui sont par définition pluralistes, ne conduisent presque jamais à une logique majoritaire.

La politique n’est pas à mes yeux une guerre civile, opposant des ennemis irréductibles siégeant dans des camps retranchés.

Par responsabilité comme par expérience, je suis  donc bien placé pour accepter et mener les débats avec ceux qui ne pensent pas comme moi. La politique n’est pas à mes yeux une guerre civile, opposant des ennemis irréductibles siégeant dans des camps retranchés. Et j’ai moi-même dit que la situation politique de la France en 2017, dans l’hypothèse d’une présence de Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle, pourrait imposer, contrairement à toutes les configurations connues sous la 5ème République, une coalition rassemblant ceux qui auraient élu un Président, de gauche ou de droite, contre le Front national. Je sais enfin à quel point le clivage sur l’Europe et sur l’euro peut transcender les frontières traditionnelles des deux camps – et j’appelle sur ce plan les pro-européens à travailler ensemble. La même réflexion, d’ailleurs peut être faite sur la lutte contre le réchauffement climatique, dans la foulée de la COP 21, ou sur la sécurité. Bref, dans tous les scénarios au demeurant, chacun sent bien que la gouvernance de notre pays connaitra d’importants changements en 2017 : elle en a besoin.

Un compromis n’est pas une compromission, une coalition n’est pas une confusion ou une abdication !

Mais un compromis n’est pas une compromission, une coalition n’est pas une confusion ou une abdication ! Le compromis, comme la coalition, sont des modalités subies et non choisies, découlant d’une situation politique particulière. La configuration préférable, en démocratie, est celle d’une majorité nette, de droite ou de gauche, investie d’un mandat clair, et confrontée à une opposition soudée et  cohérente, préparant l’alternance avec intelligence. Le paysage politique européen, en  Allemagne, en Espagne, en Autriche, aux Pays-Bas par exemple, est de moins en moins celui-là. Partout, les partis de gouvernement traditionnels reculent, partout la fragmentation électorale s’accroit, et la montée des formations populistes complique partout la formation de gouvernements de majorité.

Le compromis comme la coalition ne peuvent donc précéder une élection, sauf à en détruire le sens, mais ils peuvent en être le résultat, découlant de l’incertitude des urnes.

Le compromis comme la coalition ne peuvent donc précéder une élection, sauf à en détruire le sens, mais ils peuvent en être le résultat, découlant de l’incertitude des urnes. Disons-le, l’un comme l’autre sont des combats menés au quotidien, qui exigent des positions fermes, des forces mobilisées. Dans l’un comme l’autre, il faut entrer armé de ses convictions, les revendiquer et les défendre. Et il est décisif de pouvoir s’installer en position de force dans le poste de pilotage. Voilà pourquoi le succès en 2017 d’un candidat de gauche ou de droite est tout sauf indifférent : le choix est décisif, surtout face à une percée populiste.

La gauche française ne peut pas échapper, en 2017 et après, à sa refondation.

La gauche française ne peut pas échapper, en 2017 et après, à sa refondation. Mais celle-ci ne viendra pas d’une implosion ou d’une dilution, de l’abandon de son identité ou de l’euthanasie de sa force centrale, le Parti socialiste, qui ne saurait mener qu’à la décomposition durable de la gauche de gouvernement. Toutefois ce parti, s’il veut avoir un avenir, devra nécessairement procéder à une  profonde rénovation de ses idées et de ses pratiques et surtout accoucher d’une pensée sociale-démocrate revivifiée.

Je veux juste esquisser quelques options, à grands traits. Mais j’ai une conviction : en tout état de cause, pour l’emporter en 2017, la gauche ne pourra pas se contenter de choix tièdes et timides. Il s’agira de mener un combat beaucoup plus drastique contre les inégalités, à travers, par exemple, une réforme d’ampleur de la fiscalité, pour la rendre plus simple et plus juste, une lutte acharnée contre la fraude et l’évasion fiscale, une réduction effective des rémunérations excessives de certains patrons ; créer une nouvelle méthodologie de la réforme, pour assurer et contrôler la qualité de la dépense publique ; donner la priorité au renforcement du capital humain tout au long de la vie pour amener notre pays au sommet de la hiérarchie mondiale des qualifications et être capable de nous adapter à l’évolution croissante des métiers ; consolider, sur le marché du travail, un nouveau système de protection des individus autant que des emplois ; assumer pleinement nos convictions pro-européennes, en œuvrant pour la création d’un ministre des Finances, d’un parlement et d’un budget de la zone euro ; reconnaître les travers de nos institutions démocratiques et enfin oser y remédier.

 

En même temps, elle devra faire prévaloir l’unité sur la fragmentation. C’est la leçon de toute l’histoire de la gauche au pouvoir. L’unité de la gauche, fracturée depuis le Congrès de Tours en 1920, n’a jamais été une vallée de roses. Sa configuration a pu varier, du Front populaire de Léon Blum à la gauche plurielle de Lionel Jospin en passant par l’union de la gauche des années 70. Elle doit sans aucun doute être repensée aujourd’hui, et elle est plus délicate à réaliser que jamais, tant elle est désormais davantage un réflexe électoral de deuxième tour – toujours bien vivant néanmoins, et qu’il serait absurde d’ignorer, car il exprime une aspiration puissante – qu’une convergence idéologique ou programmatique. En toute hypothèse elle a besoin, pour pouvoir être une force d’alternance, donc de transformation économique, sociale et écologique, d’un mouvement, d’un parti politique central – et non centriste – ouvert et divers, mais cohérent.

La confrontation légitime des ambitions au sein de la famille socialiste, qui devront être régulées par ses primaires, doit évacuer toutes les invectives, toutes les outrances, tous les vetos personnels.

C’est pourquoi la confrontation légitime des ambitions au sein de la famille socialiste, qui devront être régulées par ses primaires, doit évacuer toutes les invectives, toutes les outrances, tous les vetos personnels. Son vainqueur devra être le candidat de tous, c’est la règle du jeu de cet exercice démocratique. Dès lors cette compétition, dont la nécessité pour un parti au pouvoir aurait pu être discutée, ne peut se borner à la recherche de la dissuasion ou de l’élimination du Président sortant, avec qui tous les prétendants ont travaillé, et ne saurait être le premier acte d’un Congrès de scission. Elle n’a de sens que si elle est un débat serein, respectueux et équilibré, prélude d’une candidature de rassemblement.

Il faudra construire ou reconstruire l’outil politique qui représente aujourd’hui la gauche de gouvernement. C’est ce qu’a fait François Mitterrand en 1971, en bâtissant sur les ruines de la SFIO un nouveau Parti socialiste, que François Hollande a su rassembler et mobiliser pour l’emporter en 2012. C’est ce que Tony Blair ou Matteo Renzi ont réussi avec le « New Labour » ou le PD. Sans partager toujours les mêmes idées, les uns et les autres ont su ouvrir un cycle politique – et la gauche française en a à l’évidence aujourd’hui un besoin criant.

Cohésion, responsabilité, refondation intellectuelle, unité.

Cohésion, responsabilité, refondation intellectuelle, unité. Je sais que ce n’est pas dans l’air du temps, mais c’est pourtant l’intérêt général de la gauche, et aussi du pays, qui ne peut bien se porter d’une politique hémiplégique ou d’une nouvelle bipolarité entre la droite et l’extrême-droite.

Mais il est temps, maintenant, à l’heure où la Commission européenne tient son séminaire de rentrée, que je referme cette parenthèse française dans ce blog. Sans doute aurais-je l’occasion d’y revenir dans l’année qui vient !