Conférence des ambassadeurs – Une Europe forte dans un monde incertain

Je vous invite à lire ci-dessous mon discours prononcé ce matin lors de la Conférence des ambassadeurs à Paris, dans le cadre de la session plénière « Une Europe plus forte dans un monde incertain ».

Conférence des Ambassadeurs

Session plénière – « Une Europe forte dans un monde incertain »

Discours introductif – 1er septembre 2016 – Paris

Messieurs les Ministres, Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,

C’est un plaisir pour moi d’intervenir ici, pour cette journée consacrée à l’Europe. J’ai eu l’occasion d’échanger avec nombre d’entre vous, lors de visites dans des capitales européennes que j’ai pu faire depuis le début de mon mandat de Commissaire. Je connais plusieurs d’entre vous depuis de nombreuses années, ayant eu le privilège de servir la cause européenne au Quai d’Orsay. Je me réjouis de pouvoir prolonger ces échanges aujourd’hui.

On m’interroge sur l’avenir de l’Union. Question complexe, qui trouve à peu près une réponse différente par capitale européenne aujourd’hui.

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  1. Mais avant même de se demander quel est l’avenir de l’Union, je pense qu’il faut déjà se demander si l’Union a un avenir.

Je ne crois pas qu’il faille aujourd’hui prendre cette interrogation à la légère. Les risques auxquels l’Union fait face ont pris une acuité particulière.

Nous sommes confrontés à des risques visibles, relativement bien identifiés.

Nous sommes confrontés à des risques visibles, relativement bien identifiés:

  • Le premier est bien sûr le Brexit. Pour la première fois de son histoire, l’Union va se construire par une soustraction, pas par une addition. Nous avions déjà eu une soustraction budgétaire avec l’adoption d’un budget européen pour 2014-2019 en baisse par rapport aux précédents. Ici c’est une soustraction politique qui s’annonce. Et nous perdons bien sûr un membre majeur. L’un des risques du Brexit – indépendamment du résultat final – c’est qu’il domine l’agenda européen au cours des deux prochaines années et absorbe ressources, temps et attention. Le plus mauvais scénario serait celui d’une « glaciation » des initiatives européennes en attendant que la sortie de la Grande-Bretagne soit réglée.
  • Le deuxième risque visible, c’est l’enracinement de l’euroscepticisme et la banalisation de la critique de la méthode communautaire. Personne à Bruxelles ne s’attend à recevoir un satisfecit du PiS polonais ou du FIDESZ hongrois. Mais qu’il y ait en France d’anciens membres du gouvernement, issus de partis de gouvernement – de droite ou de gauche – qui appellent à supprimer la Commission ou à la transformer en secrétariat du Conseil, cela m’interpelle. Car ce qui est visé à travers elle, c’est le projet communautaire dans son ensemble.

Et puis à ces risques visibles s’en ajoute un, moins évident mais plus pernicieux: c’est le risque de délitement de l’Union, non par les marges mais par le cœur. Au fond, il serait tentant de balayer d’un revers de main le vote britannique, de le mettre sur le compte d’une forme « d’exception culturelle ». Il y a, bien sûr, des facteurs politiques et historiques propres à ce pays qui ont joué dans le vote de juin. Mais le vrai danger qui pèse sur l’Union n’est pas le scénario d’un délitement par les marges en réaction à une meilleure intégration du cœur, mais bien au contraire le délitement du cœur même, avec l’euroscepticisme grandissant dans des plusieurs Etats fondateurs, l’affaiblissement du soutien populaire à l’euro – alors même que nous entrons dans un cycle déterminant de consultations électorales en Europe : referendum en Italie cet automne, élections aux Pays-Bas en mars, en France en mai/juin et en Allemagne en septembre.

Tous ces facteurs pèsent lourdement sur les perceptions publiques et gouvernementales. Et soyons francs, je ne connais pas un seul gouvernement qui ait un agenda européen très ambitieux avec une vision claire de l’avenir. Il s’agit au mieux de gérer les crises, au pire de défendre les intérêts nationaux en se repliant sur les frontières politiques internes. La discussion de Bratislava sera donc essentielle pour retrouver un « sens commun » voire pour certains « le sens commun ».

Je m’attends à passer les prochains mois à expliquer aux citoyens européens que l’Union a un avenir, parce qu’elle reste le meilleur niveau de réponse aux crises globales – sécurité, bouleversement climatique, crise des réfugiés, instabilité financière etc. Mais je ne m’attends pas à ce que cet exercice soit facile, ni même forcément, je dois l’avouer, à convaincre. Le handicap de départ avec lequel nous partons face aux populistes eurosceptiques – et à présent au-delà – va s’aggraver si notre réponse manque le coche.

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  1. Si la réponse à ces crises est difficile à définir, c’est qu’elle peine à trouver l’équilibre entre un approfondissement indispensable, et manque d’appétit et d’unité des capitales.

Je ne crois pas que les conditions politiques soient aujourd’hui réunies en Europe pour faire un vrai pas supplémentaire d’approfondissement.

Je ne crois pas que les conditions politiques soient aujourd’hui réunies en Europe pour faire un vrai pas supplémentaire d’approfondissement. Pas à 28, en tout cas. Ceux qui connaissent mes convictions européennes savent que cela me pèse de faire ce constat, mais aussi que je n’abrite pas un manque d’ambition pour l’Union derrière un voile de pseudo-réalisme politique.

Dans mon portefeuille, j’en vois la traduction concrète sur l’approfondissement de la zone euro. Deux chantiers restent en attente faute d’élan politique et de prise de conscience européenne des enjeux : l’Union bancaire et la capacité budgétaire de la zone euro. La pierre d’achoppement est la même: c’est la dimension budgétaire. C’est le volet de l’Union bancaire qui reste à construire, que ce soit le backstop de résolution, ou le fonds européen de garantie des dépôts). Et c’est bien sûr ce sur quoi bute le Conseil pour avancer sur une capacité budgétaire, même modeste.

Dans le même temps, je suis convaincu que ce dont nous avons cruellement besoin aujourd’hui, c’est de plus d’Europe, pas moins d’Europe. Nous avons besoin de plus d’Europe pour garantir la stabilité financière, en finissant les travaux entamés sur l’Union bancaire. Nous avons besoin de plus d’Europe avec une capacité budgétaire pour lisser les effets des chocs économiques. Nous avons besoin de plus d’Europe pour assurer la sécurité de nos frontières externes, puisqu’un Etat seul ne peut toujours faire face. Nous avons besoin de plus d’Europe pour stabiliser notre voisinage. Nous avons besoin de plus d’Europe pour combattre un terrorisme qui est depuis longtemps sans frontières.

Pour sortir de la quadrature du cercle, un recentrage est à mes yeux nécessaire.

D’abord, un recentrage géographique, au profit de la zone euro. Le cadre à 28 – 27 demain avec le Brexit –  reste notre cadre commun, l’espace pertinent pour des réalisations majeures de l’Union. Tout ce qui relève du marché unique, en particulier, doit continuer à concerner l’ensemble des Etats-membres, car c’est justement la profondeur de ce marché unique qui lui confère sa valeur économique. A l’inverse, je ne suis pas en faveur du modèle des « géométries variables », qui serait source de complexification extrême. Mais la zone euro est une avant-garde de droit et de fait, qui doit être le fer de lance des solutions aux crises actuelles. Ces solutions doivent bien sûr rester ouvertes à tous.

Il faut également, selon moi, un recentrage en termes de substance. Dans le contexte actuel, il faut concentrer nos efforts sur quelques volets où l’initiative européenne est urgente, où il y a une marge de manœuvre politique raisonnable pour avancer, où l’Europe a une vraie valeur ajoutée et où elle est attendue par les citoyens. J’en vois quatre:

  • La sécurité intérieure et extérieure tout d’abord, même si la donne est singulièrement compliquée par le Brexit. Dans ce domaine le pragmatisme en méthode doit prévaloir.
  • Le soutien à la croissance ensuite, qui passe d’abord par le soutien à l’investissement: c’est là qu’est notre faiblesse. La Commission a déjà annoncé qu’elle allait prolonger le plan Juncker. Il faut le prolonger mais aussi changer de braquet, car en l’état il n’a le potentiel de changer le cours de la croissance en Europe, ou même de rattraper le retard d’investissement qui handicape le continent. Mais cela exige de nouveaux outils.
  • Le soutien à l’éducation et à la jeunesse, qui nécessite lui aussi de nouveaux outils pour être efficace. L’idée d’un programme ERASMUS PRO, par exemple, pour faire partir plusieurs centaines de milliers de jeunes en apprentissage en Europe, passerait par la mobilisation de 5 milliards d’euro – difficiles à trouver aujourd’hui mais qu’une capacité financière de la zone euro pourrait lever sans difficultés.
  • Et même si l’appétit est plus modéré, il faut poursuivre la réforme de l’architecture de la zone euro. C’est essentiel pour s’assurer que nous sommes moins vulnérables, et que l’euro est un facteur de croissance partagée entre et au sein des pays. La France a fait de premières propositions en juillet: ministre des finances zone euro responsable démocratiquement, capacité budgétaire propre. Elles sont bonnes, et devraient être complétées par un débat sur des règles plus crédibles, plus lisibles et prévisibles, afin que le consensus politique nécessaire puisse émerger.

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  1. En fonction de la manière dont va se structurer le débat européen, le rôle des appareils diplomatiques nationaux pourrait être amené à évoluer.

Pour les institutions communautaires, je crois qu’il y a d’abord une leçon de modestie à prendre. Demain le débat ne pourra plus porter uniquement sur le « quoi » – la substance – ou sur le « qui » – les contours de la coalition des volontaires ou des réfractaires. Le « comment » va devenir central. Cela impliquera pour toutes les institutions un travail substantiel de démocratisation du débat européen qui reste largement à mener.

La tentation de multiplier les consultations populaires va s’installer dans le sillage du Brexit. Des initiatives thématiques voient déjà le jour, au risque d’affaiblir l’autorité de l’Union – à l’instar du référendum néerlandais sur l’Ukraine en avril ou du référendum hongrois prévu pour octobre sur l’immigration. En France aussi, on le voit, la tentation référendaire s’étend.

Je ne crois pas que les référendums soient la solution à la demande de démocratisation qui s’exprime en Europe; mais je ne crois pas non plus que cette demande puisse être ignorée.

Je ne crois pas que les référendums soient la solution à la demande de démocratisation qui s’exprime en Europe; mais je ne crois pas non plus que cette demande puisse être ignorée. Pour moi elle doit trouver à s’exprimer, mais dans le cadre d’un débat politique structuré, couplé à une échéance électorale qui permette aux électeurs de se prononcer. L’élection présidentielle de 2017 est en ce sens une opportunité d’avoir un débat approfondi sur l’Europe. Mais il faudra aller plus loin.

Aux révolutions plébiscitaires nationales je préfère pour ma part la révolution démocratique parlementaire européenne. En d’autres termes, je crois indispensable d’améliorer la qualité de la démocratie européenne, en allant plus loin dans la transparence, dans l’exemplarité, dans la consultation avec pourquoi pas une dose de cyberdémocratie, et surtout dans le contrôle parlementaire exercé par le Parlement européen. Aujourd’hui, ce contrôle repose sur des outils trop frustres et trop peu nombreux. Je souhaite que demain, le Parlement européen devienne le golden standard démocratique.

L’alternative est celui d’un renforcement net de l’intergouvernemental. Il y a déjà actuellement une défiance dans plusieurs capitales à l’égard de la Commission européenne; en même temps elle n’a pas les coudées franches pour dessiner les solutions qui permettraient de répondre aux crises actuelles et donc de regagner en légitimité. Et de fait, l’intergouvernemental a pris une place considérable ces derniers mois – qu’on pense par exemple à l’accord négocié avec la Turquie en mars pour endiguer le flux de réfugiés. Mon sentiment, c’est que les négociations sur le Brexit vont plutôt renforcer cette tendance.

Je ne suis pas certain que ce soit nécessairement une bonne chose à moyen terme pour préserver l’intérêt général et l’adhésion de tous à la construction européenne. Dans un système intergouvernemental, les Grands ont tendance à s’imposer – la France peut donc légitimement peser. Mais l’Europe est plus vaste que la somme des grands pays, surtout après le départ du Royaume-Uni.

Si le curseur se déplace vers l’intergouvernemental, le rôle des appareils diplomatiques nationaux des Etats membres peut être amené à évoluer. La France part ici avec un avantage, puisqu’elle dispose d’un corps diplomatique à la fois étendu et de qualité. Ces dernières années, on a aussi demandé davantage à ses membres, notamment de contribuer plus encore au rayonnement économique du pays à l’étranger. Le possible mouvement de bascule vers plus d’intergouvernemental pourrait éventuellement aboutir à une priorisation différente des responsabilités. Mais je sais qu’il y a ici réunis les compétences et l’excellence nécessaires pour faire face, le cas échéant, à ces inflexions.

Un dernier mot donc pour vous dire de ne pas abandonner la méthode communautaire.

Un dernier mot donc pour vous dire de ne pas abandonner la méthode communautaire, celle inventée par la France pour faire avancer le plus grand nombre vers des objectifs communs. Ne renoncer pas non plus à la Commission européenne, souvent décriée mais qui sert la cause des Etats et des peuples, dans une équation politique inédite dans l’Histoire européenne. Elle reste une clé et une force indispensable pour faire avancer 27 Etats membres. Le Président Juncker – politique remarquable – présentera nos idées sur l’état et l’avenir de l’Union le 14 septembre prochain devant le Parlement européen. J’espère que ses messages seront entendus à Bratislava.

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Messieurs les Ministres, Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs, l’avenir de l’Europe n’est pas aujourd’hui une évidence. Les risques auxquels nous faisons face sont substantiels. Y répondre est d’autant plus difficile pour la Commission que la tension politique entre ce qu’elle devrait faire et ce qu’elle peut faire est intense. Pour ma part, je crois qu’il n’est possible de la dépasser qu’en recentrant l’initiative sur quelques priorités bien délimitées, en acceptant d’avancer en format zone euro plutôt qu’à 28, et en répondant à la demande de démocratisation en Europe. Si dans cette configuration le curseur devait se déplacer vers davantage de méthode intergouvernementale, vos responsabilités en seraient sans doute affectées.

L’un des dangers qui guette l’Europe est à mon avis celui de la complaisance.

L’un des dangers qui guette l’Europe est à mon avis celui de la complaisance. Toute institution – j’en suis convaincu après des décennies au service de la chose publique – tend à générer de la complaisance sur sa performance. Cela la pousse à préférer le statu quo sur l’innovation, le business as usual sur la remise en cause. Or nous avons tous besoin de nous remettre en cause aujourd’hui. Pour en arriver à perdre un membre de la famille européenne, pour en arriver à de telles incertitudes sur notre avenir européen commun, il y a forcément eu une défaillance du système. Reste à la corriger – vite.  Merci.