Dans les médias

Mon candidat, c’est la gauche européenne

Catégorie : Actualité,Le Parti socialiste,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 02/01/2017 à 10:51
Commentaires fermés

La campagne de la primaire de la Belle Alliance Populaire a officiellement commencé. Membre du parti socialiste, électeur de gauche, attaché à une social-démocratie réformiste, je souhaite que celle-ci demeure une force de gouvernement crédible, ambitieuse et réaliste. Mais, si j’ai des affinités, des sympathies, des amitiés, j’ai clairement dit que je ne prendrai pas publiquement parti pour tel ou tel candidat avant le premier tour de la primaire.

Pourquoi me suis-je fixé cette ligne de conduite ?

Parce que je suis commissaire européen et que ce n’est pas mon rôle de me replonger ainsi dans la vie interne d’une formation politique, fût-elle la mienne. Pour moi, et je l’avais dit, il y avait une candidature logique, qui ne pouvait d’ailleurs s’inscrire dans le cadre d’une primaire, celle du Président de la République. Après son renoncement, l’exercice change de nature, aucune légitimité ne s’impose, une nouvelle offre politique doit émerger de la primaire. De plus, la confrontation ne fait que commencer. Il faut attendre les programmes des différents candidats pour choisir, et pour chacun d’eux le combat présidentiel est inédit.

En revanche, je suivrai attentivement les débats et je les suivrai plus attentivement encore quand il s’agira d’Europe.

Je souhaite que cette campagne soit un moment de clarification pour un parti qui, depuis 2005, pense des choses pour le moins contradictoires sur l’Europe et agit donc sans vraie boussole, sans cohérence suffisamment affirmée. Au fond, dans cette primaire, mon candidat c’est la gauche européenne – et ce sera celui qui parviendra le mieux à l’incarner.A quelles conditions cette clarification, qui a tant manqué aux socialistes, aura-t-elle lieu ? Si le débat sur l’Europe est franc, sans faux-semblant, sans fausse politesse et sans bruit inutile.

Or, dans les débats récents de la gauche, je distingue deux tendances préoccupantes pour qui espère l’affirmation d’un engagement européen rénové.

La première est à l’euroscepticisme dur et bruyant, teinté de protectionnisme, qu’on connaît bien. La seconde tendance est une vraie nouveauté : il s’agit d’un euroscepticisme poli et soft, qui ne dit pas vraiment son nom.

Les eurosceptiques bruyants se reconnaissent au fait qu’ils promettent en général de « renégocier les traités ».

C’est par exemple l’ingrédient de base de la recette Montebourg. Lesquels ? Pourquoi ? Et surtout comment ? Rien de plus simple : il suffit de faire claquer les portes, d’ « établir un rapport de force avec l’Allemagne », de taper du poing sur la table ou d’aller casser de la vaisselle à Bruxelles. Le résultat est couru d’avance : beaucoup de bruit pour rien – ou plutôt pour moins que rien. Car notre amitié avec Berlin exige des propositions fortes mais proscrit les affrontements stériles : cette méthode-là n’a jamais rien donné et, dans les temps troublés que nous traversons, je la crois dangereuse. Car l’idée d’une relance solitaire, hostile aux règles partagées, n’a aucun défenseur dans l’Union. Cette vieille illusion a fait son temps. Ce n’est pas comme cela que la France obtiendra quoi que ce soit de ses 27 partenaires européens.

Dans la famille socialiste, il y a désormais aussi les eurosceptiques soft.

A quoi les reconnaît-on ? Ils se disent très européens et proclament haut et fort leur engagement indéfectible. Puis ils commencent par dire que l’Europe va trop loin, qu’elle se mêle de tout, qu’elle met son nez là où elle ne devrait pas. Ils soulignent que l’Europe ne peut s’opposer à la souveraineté des nations – ce qui est l’évidence même – avant de demander – et c’est là que s’opère le glissement sémantique et politique – qu’il faut leur en redonner. Le risque est qu’ils finissent par parler d’ « Europe des nations » tout court. Ces propos ne font pas grand bruit. On les entend d’une oreille, ils sonnent plutôt bien, mais ils s’enracinent inconsciemment dans les esprits.

Il faut les prendre au sérieux car, sous la politesse, peut se cacher un vrai contre-projet pour l’Europe.

Suivons ce raisonnement. Grand un, l’Europe fonctionne mal – qui peut le nier ? Grand deux, si elle fonctionne mal, c’est qu’il y a un problème – jusque-là, nous sommes d’accord. Grand trois, faut-il plus, moins ou mieux d’Europe ? Ils répondent « moins d’Europe », là où je réponds pour ma part « mieux d’Europe ». Quelle différence ? Ne serait-ce finalement qu’une affaire de nuances, solubles dans le grand pot de peinture du rassemblement ? Je ne crois pas.

Moins d’Europe, cela veut d’abord dire en finir une fois pour toute avec le projet d’une fédération d’Etats européens.

Mon parcours au cœur de la politique européenne a fait de moi un fédéraliste de cœur et de valeurs. Je pense que si l’on prive l’Europe de cet horizon, de cet idéal de dépassement de l’Etat-nation, tout devient plus difficile. Mais je ne suis pas un « européiste » béat, je connais les attentes et les réticences des opinions publiques, les divergences d’approche entre les États, je suis donc un fédéraliste réaliste. Je sais que le grand saut n’est pas pour demain, ni même pour après-demain, et que nous sommes en train de bâtir une fédération d’États-nations, pour reprendre l’expression de Jacques Delors. Le problème n’est donc pas là. Il est ailleurs, on l’a vu avec le Brexit : quand on refuse l’idée d’une « union toujours plus étroite », alors on écarte tout partage de souveraineté, on ferme la porte à toute avancée vers une Europe plus intégrée. Disons-le : on ouvre la voie du délitement.

Moins d’Europe, cela signifie surtout plus d’Etat.

Concrètement, cela aboutirait au renforcement des institutions qui représentent les intérêts individuels des Etats membres – le Conseil des ministres de l’Union européenne et le Conseil européen – et à l’affaiblissement du Parlement et de la Commission, qui portent l’intérêt général européen et traduisent l’existence d’un peuple européen. L’Europe deviendrait ainsi une sorte d’ONU, ou pire de Sociétés des Nations, c’est-à-dire une enceinte où les intérêts des nations s’opposeraient frontalement, jusqu’à ce que les uns cèdent face aux autres – les petits face aux gros, les faibles face aux forts.

Ce serait une Europe du choc des puissances.

Quelles en seraient les conséquences ? La perte pure et simple d’un dessein proprement européen. Le choc des nations nous a conduit sur le bord du précipice avec la Grèce, il a étouffé dans l’œuf la seule proposition viable pour gérer dignement la crise des migrants – la répartition en fonction des capacités d’accueil des pays –, il limite l’harmonisation fiscale qui allégerait la pression sur les ménages, il ralentit la construction de l’Europe sociale, il empêche une relance plus vigoureuse de la croissance… Une Europe qui a perdu de vue l’intérêt général européen que défend la Commission, c’est une Europe du chacun pour soi, composées de nations qui seraient les premières perdantes. Quelles seraient les conséquences du choc des puissances, en termes de gouvernance ? Bien vite, il apparaîtrait nécessaire d’atténuer ce choc, car aucun petit pays d’Europe n’a signé pour cela. On introduirait alors plus de veto et plus de minorités de blocage, on créerait des sous-groupes de pays, l’équivalent du Conseil de sécurité.

Et bien vite, plus rien, la paralysie. On ne parviendrait au compromis qu’au pied du mur, dans la crise ou dans la douleur.

Toutes les décisions seraient soumises au principe du plus petit dénominateur commun. Or aujourd’hui, alors que les populismes montent, alors que les défis et les menaces auxquels nous sommes confrontés – la stagnation économique, la crise des réfugiés, le terrorisme qui frappe partout et ignore les frontières, le Brexit, le réchauffement climatique… – ne peuvent pas trouver de réponse sans l’Europe, susciter la paralysie collective, c’est tout simplement signer son arrêt de mort, à court ou à moyen terme. Et c’est accepter l’affaiblissement de chacune de ses nations, de chacun de ses peuples.

On remplacerait ainsi le système actuel, certes imparfait et parfois critiquable, par une paralysie systémique.

Au lieu de soigner un système souffrant, on organiserait un suicide collectif. La « convention refondatrice » proposée en toute connaissance de cause et avec une indéniable cohérence – que je ne partage pas – par Hubert Védrine, qui assume la proposition d’une pause de la construction européenne, semble séduire certains. Elle serait à mes yeux le contraire de ce qu’elle prétend être. Il s’agirait d’une convention déconstructrice de l’Union, annonciatrice de l’édification d’une Europe privée de son ciment communautaire.

Que faire pour éviter cela ? Il faut d’abord prendre l’Europe telle qu’elle est.

Avec ses traités, ses forces et ses insuffisances, ses rapports de forces aussi. Pas comme on la rêve ou on la fantasme. C’est ce que refusent de faire les eurosceptiques bruyants et c’est pourtant la seule façon d’être efficace. Il faut ensuite plus d’Europe ou mieux d’Europe là où c’est nécessaire. Moins d’Europe seulement quand cela s’impose, pour faire avancer plus vite les sujets qui préoccupent les citoyens européens. Ces priorités sont selon moi au nombre de trois : une Europe plus protectrice, une Europe plus démocratique et une Europe plus efficace sur le plan économique. Cela passe par le renforcement de son cœur, la zone euro, qui doit se doter d’une capacité budgétaire tournée vers l’investissement et d’une gouvernance plus efficace et plus démocratique.

Se battre pour imposer ces priorités dans un agenda européen intégrateur, c’est ce que refusent les eurosceptiques soft qui, par facilité ou paresse intellectuelle, se résignent au moins d’Europe.

C’est pourtant la seule façon de la réorienter, sans la vouer au délitement. Bref, il faut tout à la fois des idées claires, du réalisme, de l’ambition et une implication sans faille dans la bataille européenne. Je souhaite que ce soit la voie empruntée par ma famille politique, donc qu’elle soit tracée dans le cadre de la primaire. Et je voudrais que ce soit celle que suivra le prochain Président de la République. Je suis naturellement disponible dans le cadre de mes fonctions pour parler de l’Europe avec tous les candidats, de toutes les formations politiques – à l’exception du Front National, auquel je ne peux que me confronter.

À vous tous, je souhaite une heureuse et fructueuse année 2017.

Be Sociable, Share!