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Prenons Donald Trump au sérieux

Catégorie : Actualité,Europe / International,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 20/01/2017 à 9:59
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Donald Trump devient aujourd’hui Président des États-Unis. Cet évènement, toujours exceptionnel, l’est plus encore du fait du parcours et de la personnalité du nouveau « Potus », de la tonalité inédite de sa campagne, de la composition particulière de son entourage et de son équipe, de sa communication directe et singulière, jusqu’à aujourd’hui. Devant un nouveau chef de l’État américain, nous devons toujours garder le sens de l’histoire: les États- Unis sont nos alliés, nos partenaires et nos amis, ils doivent toujours l’être, tant nous avons d’intérêts et de responsabilités communes. Il faut aussi conserver son sang-froid: il y a un écart, parfois un monde, entre un candidat, un Président-élu et un Président en fonction, inséré dans un système institutionnel complexe et riche en contrepoids – le souvenir de Ronald Reagan est notamment là pour nous le rappeler. Évitons donc les procès d’intention, jugeons sur pièce. Préparons-nous à travailler de bonne foi et dans le meilleur esprit avec la nouvelle administration. Pour ma part, j’y suis prêt.

Il faut prendre Donald Trump au sérieux, sans forcément tout prendre au pied de la lettre.

Pour autant, la naïveté n’est pas de mise. Cette élection n’est pas un fait du hasard. Elle a des racines et une logique. Elle se nourrit d’idées et de convictions. Elle a sa cohérence, elle aura sa continuité. Bref, il faut prendre Donald Trump au sérieux, sans forcément tout prendre au pied de la lettre, et nous interroger sur les conséquences pour l’Europe de cette nouvelle présidence qui ne sera, à l’évidence, comparable à aucune autre.

Et si Donald Trump avait raison? Et si ses observations sur l’Europe du haut de la Trump Tower avaient la même valeur prophétique que celles de Saint Augustin sur Rome en 410 avant le sac par les Wisigoths? L’Union européenne menacée d’implosion par le Brexit, divisée par la crise migratoire, paralysée par la montée des populismes, freinée par une reprise économique trop timide… Ces crises sont-elles les signes avant-coureurs de la chute de la puissance européenne?

Parabole redoutable, mais parabole simpliste. L’Europe de 2017 n’est pas l’Empire romain du Vème siècle, Bruxelles n’est pas Rome, et le Royaume-Uni n’est pas la résistance à la dictature impériale. Il s’agit évidemment d’une forme de provocation, à laquelle nous ne devons pas céder.

A s’insurger contre ses jugements trop rapides et brutaux, notamment sur l’Europe, notre attention s’est détournée de ce qui compte vraiment.

En effet, l’outrance fonctionne comme un écran de fumée qui nous empêche de réfléchir au vrai contenu des messages. Tout au long de la campagne présidentielle, on a disserté ad nauseam sur les attaques et les insultes, sur les excès et les anathèmes, au premier chef contre Hillary Clinton et le « système », et trop peu sur les annonces qui deviennent aujourd’hui, sous nos yeux, le programme du Président de la première puissance mondiale. A s’insurger contre ses jugements trop rapides et brutaux, notamment sur l’Europe, notre attention s’est détournée de ce qui compte vraiment: ses annonces sur la politique américaine, en particulier dans le domaine économique. Chers amis, il nous faut accepter comme un fait cette nouvelle manière de communiquer et nous concentrer désormais sur le fond. Il n’est que temps. Car ne nous y trompons pas: le Président Trump entend faire de la politique.

La communication « nouvelle » cache mal l’inspiration idéologique des annonces. Parmi les ingrédients bien connus: le néo-conservatisme économique, social et diplomatique, que Donald Trump partage avec une partie des Républicains et du Tea Party, et le business au pouvoir, qu’il incarne et assume pleinement, comme George Bush père ou Ronald Reagan en leur temps. De ces recettes éprouvées, on peut déduire quelques convictions, en forme d’inquiétudes.

Ce qui semble clair, c’est une orientation vers les gains de court terme – peut-être avec des résultats positifs immédiats – obtenus dans une logique de deals donnant-donnant successifs.

La première de ces convictions, c’est que l’Amérique de Trump va d’abord s’occuper de son intérêt propre et de court terme, avec moins d’égards que par le passé pour le monde qui l’entoure. Ce n’est pas encore assez précis pour savoir quelle sera exactement sa politique économique. Mais ce qui semble clair, c’est une orientation vers les gains de court terme – peut-être avec des résultats positifs immédiats – obtenus dans une logique de deals donnant-donnant successifs. Les avis divergent sur les talents réels de Trump businessman, mais une chose est sûre: il a fait fortune dans un secteur économique bien particulier, l’immobilier, c’est-à-dire l’archétype du secteur qui produit des actifs non exportables, assez peu innovants et où chaque tour est un nouveau « coup ». Pas sûr qu’il soit sage de transposer cette expérience, si brillante soit-elle, à l’échelle de la plus grande économie mondiale. Et encore moins à l’échelle d’une diplomatie basée depuis des décennies sur la Pax Americana.

Les débats européens à venir sur le sérieux budgétaire et nos règles communes auront probablement pour toile de fond une Amérique dépensière et dynamique.

La seconde conviction, c’est que les jours de la retenue budgétaire sont comptés. Un stimulus budgétaire plus ou moins massif ne fait que peu de doutes. A court terme, il est probable que les effets d’une telle politique, hors des impératifs de soutenabilité, aura un effet positif sur la croissance et l’emploi. C’est la philosophie élémentaire qui se trouve derrière les politiques économiques expansionnistes: à court terme, elles doivent marcher… Les débats européens à venir sur le sérieux budgétaire et nos règles communes auront probablement pour toile de fond une Amérique dépensière et dynamique. Il faudra faire la part des choses entre ce qui pourrait nous inspirer – investir dans les infrastructures – et ce qui doit nous inquiéter et condamnerait infailliblement à moyen terme cette option politique – laisser filer la dette! En attendant de voir, préparons-nous à ce que l’inflation et les taux d’intérêt remontent aux Etats-Unis, avec des effets qui pourront être substantiels sur les économies émergentes.

La troisième inquiétude, c’est que la politique commerciale va s’orienter vers plus de protectionnisme, en tout cas plus de nationalisme. Là encore, il nous faudra être prêts à répondre. La proposition – retirée puis réaffirmée – de mettre en place une réforme révolutionnaire de l’impôt sur les sociétés visant à taxer les imports et subventionner les exports pourrait avoir des effets majeurs sur les changes et les flux commerciaux et financiers dont l’Amérique est l’un des nœuds. Si une telle politique était mise en œuvre, l’Europe ne pourrait simplement pas ne pas réagir. Mais nous n’en sommes pas là. Let’s wait and see.

L’Europe devra préserver ce qui fait sa singularité et que nous devons chérir: des sociétés faisant toute leur place aux classes moyennes.

La quatrième conviction, qui résonne aussi pour moi comme une vraie inquiétude, c’est que, sur le front social et fiscal – sa position sur l’Obamacare est un indice solide –, les politiques annoncées serviront le « top 10% » – voire 1% – des plus riches. Pas le « bottom 10% » des moins favorisés, qui a pourtant – lorsqu’il est blanc – majoritairement voté pour Trump. Les inégalités, déjà fortes, seraient vouées à s’accentuer au sein de la société américaine. L’Europe devra préserver ce qui fait sa singularité et que nous devons chérir: des sociétés faisant toute leur place aux classes moyennes. Pour cela, il est nécessaire de lutter d’arrache- pied contre les inégalités, car, lorsque des pans entiers de la société sont en capacité de s’abstraire du destin commun par l’argent, alors les forces populistes prospèrent.

L’ordre – ou le désordre – mondial change radicalement avec le Président Trump. Agissons donc, et vite. Notre destin est entre nos mains

Enfin, il est une chose dont nous, Européens, pouvons être absolument certains: le vent va changer et nous devons être prêts. Nous ne savons pas encore dans quelle direction ni avec quelle force il soufflera, mais c’est la fin de la belle saison, du langage partagé avec ce Président élégant et lettré, éloquent et pondéré, à l’écoute du monde, pétri de valeurs humanistes, qu’était Barack Obama, dans lequel tant d’Européens se reconnaissaient – même si l’Europe n’était pas forcément toujours sa priorité.

L’urgence est de préparer l’Europe à avancer résolument sur les grandes questions, en termes économiques et budgétaires, en termes sociaux, en termes démocratiques et politiques, en termes de défense. C’est à mon sens tout l’enjeu du Livre Blanc sur l’avenir de l’Union que présentera la Commission en mars prochain, en vue du 60ème anniversaire du traité de Rome.

Arrêtons de nous demander si Donald Trump est un faux prophète ou un vrai méchant, s’il est un agneau protectionniste ou un loup ultralibéral, s’il est contre l’Europe ou pour une Russie forte. Reconnaissons une évidence, soyons conscients d’une nouvelle donne: l’ordre – ou le désordre – mondial change radicalement avec le Président Trump. Agissons donc, et vite. Notre destin est entre nos mains.

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