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N’enterrons pas trop vite la social-démocratie!

Catégorie : Actualité,Le Parti socialiste,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 02/02/2017 à 13:16
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« La social-démocratie est morte. » Son faire-part de décès s’affiche à intervalle régulier dans les colonnes des journaux, quelque part entre les pages politiques et les nécrologies. Le cortège funèbre est déjà formé. En tête, ceux qui la pleurent et se souviennent de « l’Europe rose » des années 1990, où la troisième voie de Tony Blair, le nouveau centre de Gerhard Schroeder, l’Olivier de Romano Prodi cohabitaient avec la gauche plurielle de Lionel Jospin. Cette période fait figure d’âge d’or de la social-démocratie progressiste et européenne – la prospérité semblait acquise, le plein emploi à portée de main et la sortie de l’Histoire imminente. Puis il y a ceux qui se contenteront d’envoyer une couronne, en compagnons de route passés à autre chose. Viennent enfin ceux qui promettent déjà d’aller danser sur sa tombe – elle qui se serait rendue coupable de toutes les trahisons au nom de l’exercice du pouvoir.

C’est un fait, la social-démocratie recule là où le populisme prospère et la gauche alternative s’affirme comme nouvelle force d’opposition.

Attendons un instant avant de fermer le cercueil! C’est vrai, l’état de santé de la social-démocratie est préoccupant, au niveau mondial comme au niveau européen. Pensons au départ de Barack Obama qui nous laisse orphelins, à la défaite d’Hillary Clinton qui ouvre la voie à une expérience historique inquiétante, au retrait de François Hollande et à la démission de Matteo Renzi. Pensons aussi aux élections qui viennent et qui s’annoncent difficiles aux Pays-Bas, en France, en Allemagne, en Italie. C’est un fait, la social-démocratie recule là où le populisme prospère et la gauche alternative s’affirme comme nouvelle force d’opposition. Avec la victoire , dimanche dernier lors de la primaire de la gauche, de Benoît Hamon, censé incarner une ligne plus « radicale », certains pensent qu’elle a rendu son dernier souffle en France.

En ce début d’année 2017, je suis convaincu que la social-démocratie a plus que jamais de l’avenir.

C’est une erreur! En ce début d’année 2017, je suis convaincu que la social-démocratie a plus que jamais de l’avenir. La social-démocratie a de l’avenir, parce que la tempête venue des Etats-Unis dépoussiérera ses valeurs. Sur le long terme, le modèle ultra-conservateur de Donald Trump montrera ses limites et révèlera ses impasses. Le repli sur soi, s’il se confirme, ne peut qu’affaiblir les Etats-Unis. Et ses politiques sociales qui serviront les plus riches, feront exploser les inégalités et fractureront davantage la société américaine.

Les réactions aux décrets anti-migrants, anti-musulmans et aux positions anti-avortement sont un puissant signal d’espoir: elles montrent l’enracinement des valeurs social-démocrates.

Les Européens doivent dès lors se rappeler qu’ils ont un modèle à défendre. Ce modèle repose sur deux piliers. Le premier, ce sont les économies ouvertes, qui sont au fondement de la prospérité européenne, qui ont enrichi et qui continueront d’enrichir nos nations – pas uniquement du point de vue économique. Le second, ce sont les sociétés ouvertes. Des sociétés de la mobilité sociale et physique, formées de classes moyennes – c’est-à-dire avec moins de très riches et beaucoup moins de pauvreté. Des sociétés de l’accueil, aussi. Les réactions aux décrets anti-migrants, anti-musulmans et aux positions anti-avortement, aux Etats-Unis mais aussi en Europe, sont un puissant signal d’espoir: elles montrent l’enracinement des valeurs social-démocrates d’égalité, de solidarité et de tolérance religieuse au cœur de nos sociétés et globalement.

Il y a urgence à sortir du discours lénifiant sur les bénéfices à long terme de la mondialisation.

La social-démocratie a de l’avenir, parce que les citoyens européens en ont tout simplement besoin. Exposés à la mondialisation, ils expriment un fort besoin de protection. Cela concerne bien sûr la sécurité et la défense, dans un monde plus menaçant qu’hier. Mais cela concerne avant tout l’économie. Or le logiciel ordo-libéral, qui domine au sein des 28, ne sait pas y répondre complètement – les difficultés que traverse aujourd’hui l’Europe en sont une preuve évidente. Un exemple concret de ce besoin: sur la question commerciale, il y a urgence à sortir du discours lénifiant sur les bénéfices à long terme de la mondialisation. Comme dit Keynes, « à long terme, nous sommes tous morts »: il ne suffit plus d’expliquer au père qui perd son emploi que chacun de ses enfants en aura un. L’impact de la mondialisation est globalement positif, mais pas de façon univoque. Elle crée des gagnants, mais aussi des perdants. Ce qu’elle détruit maintenant, il faut que l’Europe le remplace aujourd’hui, en créant un « bouclier social » qui protège effectivement ceux qui se sentent laissés pour compte. Sans cela, nous laisserons la voie libre à toutes les impostures protectionnistes, nous condamnerons le libre-échange et avec lui la prospérité de nos économies et la richesse de nos sociétés fondées sur la circulation des personnes, des biens, des marchandises, des capitaux et des savoirs.

Trop souvent, la social-démocrate s’est contentée de corriger, de réparer, de gouverner sérieusement – et elle y a réussi. Trop souvent, elle s’est affadie à l’épreuve du pouvoir et des circonstances.

La social-démocratie a de l’avenir, parce que la gauche française a en besoin. Je suis convaincu que c’est son point d’équilibre – que ceux qui la représentent soient ou non majoritaires. Non, la victoire de Benoît Hamon ne signe pas l’arrêt de mort de la social-démocratie, et je suis sûr qu’il en est conscient. La ligne du candidat à la primaire devra se rapprocher bon gré mal gré de ce point d’équilibre, maintenant qu’il est candidat de la famille socialiste toute entière et qu’il doit œuvrer à son rassemblement, en reconnaissant ce que son action au pouvoir a apporté. Mais cette victoire nous indique aussi ce qui manque parfois à la social-démocratie: une capacité à proposer une transformation de société et un horizon émancipateur pour tous, une alternative à la « société de marché », dont parlait Lionel Jospin pour l’écarter, lorsqu’il disait « oui à l’économie de marché, non à la société de marché ». Trop souvent, la social-démocrate s’est contentée de corriger, de réparer, de gouverner sérieusement – et elle y a réussi. Trop souvent, elle s’est affadie à l’épreuve du pouvoir et des circonstances.

Social-démocratie et Europe sont indissociables

Or pour être forte, la social-démocratie ne peut pas être une « variété molle » du centre, moins encore de la droite. Elle doit certes revendiquer son attachement aux économies ouvertes, mais aussi s’engager dans une lutte acharnée contre les inégalités et les déterminismes sociaux. Elle doit être à l’avant-garde du combat européen, sans jamais céder à un euroscepticisme aussi facile que délétère et à un Commission-bashing de circonstance. Je n’ai pas la naïveté de penser que socialisme et Europe sont synonymes – depuis 2005 au moins, c’est une ligne de fracture dans cette famille politique. Mais social-démocratie et Europe sont indissociables. Et je ne peux me résoudre à ce que le Parti socialiste soit muet ou inaudible sur l’Europe pendant les cinq années à venir. C’est pourquoi les socio-démocrates pro-européens doivent continuer de peser.

La social-démocratie a enfin de l’avenir parce qu’elle n’est pas soluble dans le « ni droite, ni gauche » que porte Emmanuel Macron. Son discours engagé et construit sur l’Europe est bien sûr un point de convergence très important. Mais, à défaut de programme, il ne porte pour l’instant qu’une parole libérale, certes optimiste et de bonne volonté, mais assez floue. Ce n’est pas là, je le crains, seulement une faiblesse passagère, mais la conséquence directe du grand syncrétisme qu’il propose. Si celui-ci répond à une attente de l’opinion, lassée des partis politiques traditionnels, il ne peut, à défaut d’une clarification souhaitable, que déboucher sur une promesse ambivalente, vouée à décevoir ou, pour le coup, à être trahie.

Je ne me résignerai pas – et je sais que de nombreux socialistes pro-européens non plus – au dilemme de la gauche sans l’Europe ou de l’Europe sans la gauche.

En ce début d’année, le contexte géopolitique et la reconfiguration du paysage politique donnent aux socio-démocrates l’occasion de repasser à l’offensive, en France et ailleurs. Leurs messages et leurs valeurs sont plus que jamais d’actualité. Pour moi, le Parti socialiste reste en France le lieu par excellence de cette reconquête, justement parce que c’est un parti politique. Un parti avec une histoire, un héritage et une capacité à penser – à produire une hégémonie culturelle, pour le dire avec les mots de Gramsci. Un parti né dans une famille européenne, qui ne peut exister sans lui et sans laquelle il perd sa force et sa pertinence. Mais pour incarner l’avenir, il doit impérativement se refonder, politiquement et intellectuellement, en retrouvant l’équilibre entre la transformation sociale et la crédibilité, sans oublier son indispensable ancrage européen.

Cette reconquête des esprits doit commencer maintenant. Elle doit inspirer les combats électoraux de l’année 2017. Et elle devra se prolonger au-delà, car le prochain grand rendez-vous après la présidentielle et les législatives sera justement les élections européennes de 2019. Je ne me résignerai pas – et je sais que de nombreux socialistes pro-européens non plus – au dilemme de la gauche sans l’Europe ou de l’Europe sans la gauche.

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