L’Europe vaut bien un débat

L’Europe fait face à un doute existentiel profond. Après soixante ans de paix, de progrès économique et social sans précédent, de réunification de ses peuples et de succès majeurs comme l’euro, les citoyens européens se demandent pourtant où va l’Europe. Voire, pour certains, s’il faut continuer la construction européenne telle que nous la connaissons.

Est-ce la « crise de la soixantaine » pour l’Union européenne, née des Traités de Rome le 25 mars 1957 ? Est-ce la suite politique logique, après une crise économique très dure qui a frappé nos économies et nos sociétés depuis neuf ans ? Faut-il y voir le début du délitement du projet européen après le référendum britannique de juin dernier, conduisant au Brexit en 2019 au plus tard ? Est-ce le résultat des coups de boutoir populistes qui secouent nos opinions publiques, inquiètes d’un monde troublé et dangereux ? C’est sans doute un peu de tout cela à la fois.

L’union « sans cesse plus étroite entre les peuples » ne résume plus à elle seule les aspirations des 27 nations réunies dans l’Europe post-Brexit.

Mais c’est aussi – et surtout à mes yeux – un besoin fondamental et profond de discuter l’avenir de l’Europe avec les peuples. La paix – jadis l’objectif intemporel et ciment du projet politique – ne suffit plus à nourrir une vision commune : elle est désormais vue comme un acquis, non comme une promesse face à une menace de guerre européenne. L’union « sans cesse plus étroite entre les peuples » ne résume plus à elle seule les aspirations des 27 nations réunies dans l’Europe post-Brexit.

Alors, oui, reconnaissons-le : l’Europe est face à des choix profonds. Que voulons-nous faire ensemble pour les années qui viennent ? Quel destin pour notre continent ? Quelle vision commune, quels projets concrets, quelle souveraineté veut-on partager ? Quelles conséquences pour tous ces choix politiques ?

Le Livre blanc présente cinq chemins pour le futur de notre continent.

La Commission européenne – créée pour incarner l’intérêt général européen – prend ses responsabilités et lance le débat sur l’avenir de l’Europe. Je recommande à tous ceux qui s’intéressent à notre Union de lire ce document. Il fait un bilan utile sur nos réalisations communes, que l’on oublie trop souvent. Il pose un constat lucide sur les défis actuels et surtout présente cinq chemins pour le futur de notre continent.

Ces cinq chemins s’offrent à nous à ce carrefour de notre histoire. Ils ne se valent pas.

Tout d’abord, la voie classique, celle de l’Europe des « petits pas ». C’est la continuité de la méthode actuelle, dans laquelle la Commission propose des avancées dans les domaines les plus urgents – migration, économie – liés à des crises concrètes. Et dans des délais plus ou moins rapides, et avec des compromis plus ou moins solides, l’Europe continuerait à avancer, en répondant aux crises du moment, mais sans percée décisive et au prix d’une certaine fragilité.

On pourrait aussi envisager de revenir à ce que certains considèrent être l’essentiel, soit le marché intérieur. Constatant une manque d’ambition politique commune, les 27 se contenteraient d’approfondir le marché intérieur, où il reste de nombreux chantiers tels que le numérique, l’énergie, lever les obstacles à la vie des entreprises. Les autres politiques – moins consensuelles – seraient laissées pour des temps meilleurs, au risque de limiter notre capacité à aller de l’avant et de privilégier le business sur les citoyens.

Partant de là, d’autres proposeront certainement le « groupe des pionniers » : en l’absence de vision à 27, un groupe d’Etats plus ambitieux devraient pouvoir aller de l’avant et construire des solidarités plus fortes dans des domaines précis et concrets – défense, sécurité intérieure, fiscalité, social… Cette « Europe à deux vitesses », ou à géométrie variable, devrait garder la porte ouverte pour ceux qui voudraient rejoindre ces pionniers. Schengen et l’euro se sont bâtis ainsi. La coopération renforcée en est la base dans nos traités. Inconvénient : les droits des citoyens européens ne sont plus tout à fait égaux.

Une quatrième voie existe, celle de la défaisance – et je la combats : décider de faire moins pour se concentrer sur quelques politiques clés, et rendre les autres compétences, telles que le social, la politique régionale ou l’environnement aux Etats, considérant que la valeur ajoutée européenne est moindre que l’action des Etats seuls. J’ai la conviction que nous passerions ainsi à côté de nos responsabilités historiques face aux menaces qui pèsent sur notre continent.

Enfin, il y a la voie du saut politique collectif : les 27 prennent conscience des défis communs et décident d’avancer ensemble – profondément et résolument – dans les domaines clés pour leur futur et pour la vie des citoyens. On se doute qu’elle a ma préférence : c’est celle que je m’efforce de faire progresser par mon action et mes convictions. Mais je suis conscient qu’il faut accroître sa capacité à entraîner nos peuples qui doutent.

La campagne présidentielle française est une parfaite occasion de débattre de ces cinq voies.

Ces cinq chemins s’offrent à nous à ce carrefour de notre histoire. Ils ne se valent pas. Mais ils posent des questions fondamentales en termes politiques et économiques. Il faut en débattre.

La campagne présidentielle française en est une parfaite occasion. Chaque candidat se prononce pour ou contre l’Europe, chacun a un programme différent, proposant tantôt la mort de l’Union européenne, tantôt sa réorientation économique, ou le retour de certaines compétences vers les Etats. On reconnaîtra ces cinq chemins dans les programmes des uns et des autres.

Lequel voulez-vous prendre ? C’est à vous de décider. C’est aux candidats, mais aussi à chacun d’entre nous, de vous convaincre par le débat, l’argumentation et la preuve.