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France-Allemagne: impressions de campagnes

Catégorie : Actualité,Europe / International,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 13/03/2017 à 15:21

2017 sera pour l’Europe une année électorale décisive. Ses deux principaux piliers, la France et l’Allemagne, sont en campagne. Sur le terrain politique comme dans le champ économique, le contraste est frappant, et cela doit alimenter nos réflexions.

Mardi dernier, j’étais à Berlin, où j’ai rencontré à la fois mes amis sociaux-démocrates, Martin Schulz et Sigmar Gabriel, des ministres et parlementaires conservateurs de la CDU, les responsables des syndicats et du patronat. Tous ont la tête dans la préparation des élections du mois de septembre et le débat s’est déjà installé, dans des conditions plutôt prometteuses. Certes, l’Allemagne n’est pas à l’abri de la menace populiste. Elle assiste à la montée d’une formation d’extrême-droite xénophobe et islamophobe, l’AFD. Mais la percée de celle-ci semble jugulée autour d’un score – considérable pour l’Allemagne – de 10%. Et la confrontation électorale s’est réorganisée autour des deux grandes formations historiques de la démocratie allemande, la CDU et le SPD.

Le combat en Allemagne sera rude, sans doute serré, mais il opposera deux candidats respectés et bien identifiés.

Chacune d’entre elles a désormais son candidat. Angela Merkel défendra son bilan et la réussite économique du pays. Elle mettra en avant son expérience internationale, son leadership européen, la force de ses valeurs, sa capacité à incarner et rassembler le peuple allemand. Le SPD, très affaibli ces dernières années par sa participation minoritaire au sein d’une grande coalition, reprend des couleurs grâce à un changement de leader réussi et consensuel. Sigmar Gabriel a été remplacé par Martin Schulz, qui fait figure d’homme neuf et qui va apporter au combat électoral son énergie, son humour, sa combativité, son éloquence. Le combat sera rude, sans doute serré, sans concessions – la CDU tentera de faire passer Martin Schulz pour un dangereux populiste de gauche, le SPD jouera sur la supposée « fatigue » d’Angela Merkel. Mais il oppose deux candidats respectés, respectables et bien identifiés, capables de diriger leur pays avec efficacité et crédibilité et de promouvoir l’Europe

Les Allemands auront des choix clairs à opérer, autour de programmes clairs, organisés autour d’un terrain commun – l’engagement européen.

Ce sera aussi un combat d’idées. Les conservateurs défendront la liberté économique et la stabilité financière, ils continueront à promouvoir une Europe de la rigueur et de l’effort, refusant les transferts et privilégiant la réduction des risques sur le partage des responsabilités. Les sociaux-démocrates, soutenus par les syndicats, se battront pour l’augmentation des investissements publics, quitte à dépenser un peu plus, pour le retour sur une partie des réformes de Gerhard Schröder, conçues dans une période de chômage de masse, pour une Europe plus solidaire, donnant plus d’outils démocratiques et politiques à la zone euro. Plusieurs types de coalitions seront possibles – soit la reconduction de la grande coalition actuelle, soit des accords avec les Verts, le Parti de gauche ou les libéraux. Bref, les Allemands auront des choix clairs à opérer, autour de programmes clairs, organisés autour d’un terrain commun – l’engagement européen, la bonne gestion des finances publiques, l’économie sociale de marché – mais aussi d’un clivage gauche/droite clair, net, sans ambiguïté. En septembre 2017, le paysage politique allemand sera sûr, ordonné, le choix démocratique aura donné une direction ferme au pays.

Force est de constater que le scénario Marine Le Pen, pour improbable qu’il soit, n’est plus une impossibilité absolue.

La situation française, à l’évidence, n’est pas aussi enviable. Partout en Europe, l’éventualité d’une élection de Marine Le Pen suscite l’inquiétude, voire l’effroi. Je m’efforce toujours de rassurer tous ceux qui m’interrogent : je suis persuadé que cela n’arrivera pas, tant cette hypothèse échappe à la raison, qui reste une vertu française. Mais force est de constater que ce scénario, pour improbable qu’il soit, n’est plus une impossibilité absolue, tant les idées nauséabondes du Front national ont pris de place dans le débat, tant est grande aussi la confusion, et même la décomposition, du paysage politique français.

Le double affaiblissement de la gauche socialiste et la droite conservatrice permet l’émergence d’une nouvelle option, habilement attrape-tout.

Car les formations politiques traditionnelles de notre pays sont loin de faire preuve de la même résilience ou de la même capacité de rebond qu’Outre-Rhin. La campagne est loin d’être finie, mais on connait ses tendances. La gauche, divisée, s’est considérablement décentrée, y compris sur la question européenne. Le parti socialiste se distancie à l’excès de sa pratique du pouvoir et ne serait pas en mesure, à ce stade, de se qualifier pour le second tour de la présidentielle. La droite républicaine, qui s’était déjà divisée au moment de sa primaire, voit sa campagne obscurcie et entravée par les démêlés judiciaires de son candidat. Elle aussi aborde la dernière ligne droite en situation de faiblesse, d’autant qu’en se radicalisant elle court le risque de perdre la faveur des électeurs du centre. Ce double affaiblissement de la gauche socialiste et la droite conservatrice permet l’émergence d’une nouvelle option, habilement attrape-tout, empruntant à la fois à la droite et à la gauche, suscitant les ralliements de personnalités et de courants opposés depuis toujours, mais du coup plus difficilement lisible et prévisible. La campagne électorale française brouille les cartes, elle n’éclaire pas les enjeux.

Le second tour qui s’annonce ne permettra pas de traiter les interrogations et les inquiétudes des Français, à commencer par la puissance des inégalités.

Le deuxième tour inédit que promettent aujourd’hui les sondages risque donc de déboucher sur une situation dangereuse ou fragile. Il serait le produit d’une crise politique profonde et durable, que l’élection présidentielle, à elle seule, ne pourrait résoudre, mais dont elle constitue une nouvelle phase. Il exprimerait en effet un nouveau clivage – entre l’ouverture et la fermeture, l’engagement européen et son rejet – dont la pertinence ne permet pas pour autant de traiter toutes les interrogations et les inquiétudes des Français, à commencer par la puissance des inégalités. En mai 2017, beaucoup restera à faire en France, à commencer par le dessin d’une majorité parlementaire permettant une gouvernance apaisée et cohérente du pays.

Ce contraste franco-allemand s’explique. Il trouve sans doute ses origines dans deux facteurs fondamentaux, qui font la force de l’Allemagne et soulignent nos points faibles. Tout d’abord, l’inégalité des performances économiques, et donc de la cohésion sociale, entre les deux pays. Il n’y aura pas de véritable reflux du populisme sans la poursuite du redressement économique et de la crédibilité budgétaire de la France. Ensuite, les sens des responsabilités et la capacité à coopérer des leaders politiques et syndicaux face à la crise. La France a aussi besoin de retrouver un débat politique digne de sa tradition et à la hauteur des enjeux de notre époque.

Une démocratie vivante et saine exige un consentement commun à un intérêt général national, un engagement européen puissant et partagé, un clivage droite/gauche net, un attachement sans faille aux institutions et au droit.

Et pour cela aussi, l’Allemagne ouvre en partie la voie. On peut construire sans renoncer à nos différences politiques : la campagne française oppose des profils politiques et s’apparente à un jeu de massacre, tandis que le débat allemand confronte des programmes charpentés, portés par des personnalités rassembleuses de leur camp et potentiellement de leur pays. Une démocratie vivante et saine exige un consentement commun à un intérêt général national, un engagement européen puissant et partagé, un clivage droite/gauche net, mais aussi réaliste et respectueux, un attachement sans faille aux institutions et au droit. Si nous voulons enfin faire reculer le Front National, continuer à peser dans le monde, inspirer l’Europe, et retrouver une plus grande confiance en notre destin commun, et quel que soit le résultat de l’élection présidentielle, il faudra travailler au dépassement de notre crise politique. Ce sera un défi pour toutes les forces politiques, à commencer par la gauche sociale-démocrate, qui devra retrouver sa force et son crédit.

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Un commentaire

  • Chourka dit :

    Le tableau comparatif est intéressant. Mais, les hommes et les femmes politiques ne sont pas des spectateurs de ce qui se passe dans leur pays respectif mais bien des acteurs à part entière.

    Choisir de se placer en retrait plutôt que de prendre toute sa place dans le débat, dans les idées mises au pot commun de notre destin collectif est bien un choix.
    Croire que tout cela échappe à la vigilance de l’opinion publique serait une erreur.

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