Ce n’est qu’un début

L’incroyable campagne présidentielle 2017 s’est enfin achevée. La France a un nouveau Président, Emmanuel Macron, nettement élu contre le Front national de Marine Le Pen. Au deuxième tour, il a été le candidat de tous les démocrates contre l’extrême-droite, celui des pro-Européens contre les nationalistes. Son élection est une bonne nouvelle pour la France, pour les valeurs universelles qu’elle porte dans le monde, et pour l’Europe qu’il a mise au cœur de sa campagne. Il est maintenant le Président de tous les Français, il doit les rassembler, et pour cela il doit pouvoir compter sur le concours de toutes les femmes, de tous les hommes de bonne volonté. Il aura le mien, au premier chef pour construire une meilleure Europe, une Europe plus forte et plus juste. Mais chacun le sent, cette victoire, dont je me réjouis, n’est qu’un début.

Cette élection a périmé tous les codes, bousculé toutes les habitudes.

Ce fut une élection particulière, et même inédite. Que de premières ! Pour la première fois sous la Vème République, un Président sortant en fin de premier mandat n’a pas été en mesure de se représenter. Pour la première fois sous la 5ème République, les deux grands partis de gouvernement, la droite républicaine et la gauche socialiste, ont été éliminés au soir du premier tour. Les primaires, devenues un mécanisme partagé de sélection des candidats, ont été en partie détournées de leur sens et ont éliminé les figures les plus rassurantes ou expérimentées au profit d’outsiders, qui n’ont pas su pour des raisons différentes porter haut les couleurs de leurs formations politiques. Le Front national, qui s’était déjà qualifié pour le second tour en 2002 avec Jean-Marie Le Pen, a multiplié par deux son score de l’époque avec sa fille, qui a pourtant montré ses limites: il s’est manifestement banalisé, un bloc souverainiste et populiste s’est libéré, sans tabou ni pudeur. Malgré l’ampleur de la victoire du second tour, cela reste pour la France un choc, une blessure et un puissant signal d’alarme pour le futur. L’extrême-droite, toujours aussi violente, xénophobe, prompte à jouer des peurs et des passions négatives, se heurte toujours à un « plafond de verre », elle ne gagne pas. Mais elle continue de progresser et sa défaite ne doit pas être un lâche soulagement: le combat contre le populisme et le nationalisme est plus que jamais d’actualité! Et au final, c’est un candidat jeune, à la tête d’un parti qui n’existait pas il y a un an, qui l’a emporté sur une ligne centrale, « ni droite, ni gauche », et « de droite et de gauche ». Cette élection fut donc celle du coup de balai, du « dégagisme », elle a périmé tous les codes, bousculé toutes les habitudes. Elle ouvre une période de changements, mais aussi d’incertitudes.

Rien, dans nos débats politiques, ne pourra plus se dérouler comme avant : il serait vain de le croire et stupide de l’espérer.

La nostalgie n’est pas de mise. Cette élection, comme tous les scrutins décisifs, doit beaucoup aux circonstances et à la chance. Mais il serait léger et imprudent de s’en tenir à cette analyse, en attendant en quelque sorte que le fleuve rentre dans son lit, que les règles traditionnelles de la vie politique française reprennent leurs droits. Ceux qui pensent ainsi seront démentis et déçus. Ce second tour et la victoire d’Emmanuel Macron, sans oublier la percée de Jean-Luc Mélenchon et sa « France insoumise » du 23 avril, n’ont été possibles que parce que les Français ont éprouvé un intense sentiment d’échec des formations politiques et des leaders qui ont dirigé le pays depuis longtemps, parce qu’ils ne croient plus – plus uniquement ou principalement en tout cas – au clivage gauche/droite tel qu’ils l’ont incarné. Le 23 avril comme le 7 mai sont des votes de rejet, mais aussi d’aspiration à une rénovation profonde de la vie politique, de contestation des partis classiques, de leur leadership, de leurs idées. C’est sans aucun doute avant tout parce qu’il a eu cette intuition avant les autres et parce qu’il l’a incarné plus puissamment que les autres qu’Emmanuel Macron s’est distingué puis l’a emporté. Rien, dans nos débats politiques, ne pourra plus, à compter de ce jour, se dérouler comme avant : il serait vain de le croire et stupide de l’espérer.

Il serait tout aussi imprudent d’en tirer des conclusions définitives, et d’imaginer que la politique française sera à l’avenir une table rase ou s’écrira sur une page blanche. Le besoin d’une rénovation en profondeur de notre vie politique est évident. Je ne crois toutefois pas que nous soyons en 1958, à la fin d’une République discréditée par l’instabilité et les guerres coloniales. Le nouveau Président voudra promouvoir une nouvelle génération, issue en bonne part de la société civile. Il a raison ! Il aura aussi besoin du renfort de femmes et d’hommes d’expérience, connaissant les rouages gouvernementaux et parlementaires, aux convictions politiques fortes. Beaucoup, dans le succès du quinquennat qui commence, dépendra la réussite de cet amalgame ou de cette alchimie et de la configuration du paysage politique qui se dessinera lors de la formation du gouvernement et des élections législatives, qui s’annoncent plus ouvertes que jamais sous la Vème République.

La démocratie française a besoin d’une gauche – et d’une droite – de responsabilité, européennes, modernisées et rénovées.

J’ai déjà donné mon sentiment, je le répète. Dans la situation à proprement parler extraordinaire que nous vivons, celle d’une abstention massive et d’un nombre record de bulletins blancs et nuls, d’un Front national épaulé par tous les ultra-conservateurs et les nationalistes du pays, bref d’une accumulation sans précédent de ressentiments, je crois au rassemblement et à la diversité plus qu’à la rupture, à la coalition plus qu’à la fusion. Notre vie politique ne peut selon moi se résumer à la confrontation entre une droite durcie sans bornes ni limites, une gauche anti-européenne et hostile à toute culture de gouvernement et un centre « progressiste », ne serait-ce que parce que l’alternance entre ces forces, qui est l’essence de notre démocratie, déboucherait forcément sur le populisme et la sortie de l’Europe. La démocratie française a besoin d’une gauche – et d’une droite – de responsabilité, européennes, certes modernisées et rénovées, pour conjurer cette issue désormais menaçante. Cela dépendra d’abord de la capacité des grands partis défaits le 23 avril à se ressourcer. A l’évidence, ça ne se fera pas en un jour et il y faudra un travail intellectuel à la hauteur de l’ampleur de leur déroute – j’ai dit ma volonté de contribuer fortement au cours des années qui viennent à la refondation de la social-démocratie en France et en Europe. Cela dépend aussi des choix d’Emmanuel Macron.

Dans les cinq ans qui viennent, il faudra amorcer un changement du modèle français pour remettre le pied à l’étrier à ceux qui se sentent laissés pour compte par la mondialisation.

Les défis qui l’attendent sont gigantesques. Cette élection doit avant tout déboucher sur des changements dans les politiques conduites. La présidentielle de 2017 n’est pas comme les autres. C’est une élection de crise – de crise politique, sociale, intellectuelle, morale. La France est divisée comme jamais et sans doute aussi déprimée. Elle doute d’elle-même et est tentée par le repli, voire la régression nationaliste. Elle ne s’aime plus, et du coup elle n’aime ni l’Europe, ni le monde où elle a pourtant un rôle majeur à jouer. Dans les cinq ans qui viennent, si nous voulons que ce scrutin ne soit pas la dernière étape avant la victoire du Front national, il faudra amorcer un changement du modèle français de croissance, pour créer plus d’emplois de qualité et le rendre plus écologique, dessiner un avenir pour une jeunesse inquiète, continuer d’ouvrir des perspectives à ceux qui ont la chance de pouvoir évoluer dans la mondialisation mais surtout remettre le pied à l’étrier à ceux qui se sentent laissés pour compte par ce grand mouvement, rassurer par une présence tangible dans leur quotidien nos concitoyens qui vivent dans les zones péri-urbaines ou rurales et qui se détournent des formations de gouvernement. Cela passe par un investissement redoublé dans le capital humain – dans l’éducation et la formation – et par une lutte acharnée et raisonnée contre les inégalités. C’est ainsi que nous pourrons affirmer nos valeurs – liberté, égalité, fraternité – et montrer qu’elles ont un sens effectif pour tous les Français, ce qui suppose aussi de transformer et moraliser une vie politique usée et insatisfaisante… Et pour cela, nous avons besoin d’une Europe plus protectrice, plus efficace, plus démocratique, relancée par un couple franco-allemand plus à l’initiative, avec le soutien d’une Commission qui fait des propositions fortes.

En ce 8 mai 2017, à la fois lendemain de l’élection présidentielle, jour de la commémoration de la victoire des Alliés, qui mit fin à la Seconde Guerre mondiale et veille de la journée de l’Europe, soyons conscients des responsabilités qui pèsent sur Emmanuel Macron – et sur nous tous avec lui. Et quels que soient nos votes au premier tour ou nos options pour le futur, souhaitons le succès à notre nouveau Président.