Rien ne se passe jamais comme prévu

La politique est décidément devenue l’art de la surprise. Elle fut le théâtre de la stabilité, elle est désormais un chamboule-tout, pour le meilleur ou pour le pire. Après le vote sur le Brexit, l’élection de Donald Trump, la victoire d’Emmanuel Macron, le monde se réveille ce matin avec un nouveau choc électoral : le parti conservateur britannique a, contre toute attente, perdu sa majorité.

Le Labour party semblait pour certains voué à la disparition.

Tout paraissait pourtant simple. Après le vote de l’article 50 ouvrant la perspective des négociations en vue d’une sortie de l’Union européenne, la Première ministre Theresa May avait provoqué des élections anticipées, afin d’obtenir un mandat clair pour un « hard Brexit ». Le terrain électoral semblait dégagé. Les conservateurs incarnaient la fermeté et la crédibilité, face à un parti travailliste en crise, dirigé par un leader « old style », un socialiste « archaïque », que l’on disait inéligible, Jeremy Corbyn. Les premiers sondages leur promettaient une victoire écrasante : 20 à 25 points d’avance, pour une majorité de 100, voire 150 sièges. Le « Labour party » semblait même pour certains voué à la disparition. Le résultat, on le sait, est tout autre, puisqu’en fait les conservateurs ont perdu une douzaine de sièges et la majorité absolue, pendant que les travaillistes réalisent leur meilleure performance depuis les grandes années de la vague blairiste et gagnent 30 sièges. Que s’est-il passé, en si peu de temps?

La campagne, endeuillée par les terribles attentats qui ont frappé Londres et Manchester, s’est focalisée sur la question sociale.

It’s politics, stupid! La politique, tout simplement, a fait son retour. On prévoyait un remake du débat sur le Brexit. Certes, celui-ci n’a pas été absent, Jeremy Corbyn prenant une position clairement plus modérée sur la négociation, en souhaitant une forme d’union douanière et d’adhésion au marché intérieur. Mais la campagne, endeuillée par les terribles attentats qui ont frappé Londres et Manchester, s’est focalisée sur la question sociale. Theresa May a mobilisé les électeurs… travaillistes, en proposant des coupes dans les programmes de santé, affectant les retraités modestes. Et Jeremy Corbyn a su les faire espérer, avec un programme résolument à gauche et davantage pro-européen, centré sur les services publics et la jeunesse – qui l’a soutenu en masse. Il s’est révélé, pendant que la Première ministre décevait. Et finalement, cette élection est le décalque inversé du vote français : un triomphe du bipartisme et une affirmation nette du clivage gauche/droite, puisque les deux partis dominants remportent tous deux plus de 40% des voix, réalisant leur plus haut score depuis bien longtemps. Oui, décidément, la politique moderne est l’art de la surprise et elle est aujourd’hui d’une plasticité et d’une mobilité étonnante. Plus que jamais, le Capitole est proche de la roche Tarpéienne.

Ce vote ne sera sans doute pas sans impact sur le Brexit.

Quelles leçons en tirer ? Il faut encore être prudent, tant la situation reste incertaine. Le paysage politique britannique, tout d’abord, est plus complexe. Le Royaume-Uni n’est pas coutumier des gouvernements minoritaires et aucune coalition ne sera facile à former. Les discussions au sein du parti conservateur promettent d’être vives, sur le leadership comme sur l’orientation. Ce vote ne sera ensuite sans doute pas sans impact sur le Brexit. Non qu’il le remette en question : ce n’était pas un référendum-bis, l’article 50 n’est pas remis en cause, le choix du peuple britannique fut de nature différente. Mais l’esprit des discussions peut être modifié et la dureté du Brexit sera sans doute débattue.

Une gauche à la fois radicale et réformiste, sociale et européenne, peut encore représenter une alternative et susciter l’adhésion.

Enfin, la question européenne – mais oui, le Royaume-Uni est un pays européen ! – trouvera dans ce résultat une lueur d’espoir. Il ne s’agit pas de succomber à une quelconque « corbynmania » ou de plaider pour la vieille gauche, mais de constater qu’une gauche à la fois radicale et réformiste, sociale et européenne, peut encore représenter une alternative et susciter l’adhésion. Cet enseignement devra, aussi, être médité en France, le moment venu, après les élections législatives des 11 et 18 juin. Mais ceci est une autre histoire…

3 réflexions au sujet de « Rien ne se passe jamais comme prévu »

  1. « Une gauche à la fois radicale et réformiste, sociale et européenne, peut encore représenter une alternative et susciter l’adhésion. »
    Ce sont les valeurs que portait Benoit Hamon. Dommage que la plupart des éléphants du PS n’y ont pas souscrits, trop préoccupés pour sauver leur siège en soutenant ou en ralliant Emmanuel Macron.
    Si plus de mesures sociales avaient été prises lors du quinquennat Hollande nous n’en serions pas là aujourd’hui, le PS avait en 2012 la majorité presque partout : l’assemblée nationale, le sénat, les départements, les régions, des communes grandes et petites. Et aujourd’hui ? presque plus rien ! Il y a quant même des raisons à cette chute libre. Il faudra bien en parler un jour, et la déroute annoncée pour les législatives en sera malheureusement le dernier épisode.

    • Et B Hamon n’est il pas responsable de tout ça . Justement il faudra en parler

  2. D’un britannique qui a toujours voté Conservative – mais pas cette fois -çi, car je reste desolé par le Brexit. Il ya aucun desir national pour un autre referendum au sujet de l’adhésion a l’UE, mais le « hard Brexit » est mort. L’ideal serait un forme d’association ou le Royaume Uni soi disant quitte l’UE mais en realité y reste. Si non, adhesion au « Single Market ».

    Culturellement at economiquemet le RU a toujours été Européene, et elle y reste.

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