La relance de l’intégration européenne : vision française contre realpolitik ?

En moins de quinze jours, deux grands discours européens ont relancé l’intégration européenne. Tant Jean-Claude Juncker, à Strasbourg, devant le Parlement européen, qu’Emmanuel Macron, à la Sorbonne, ont proposé aux Européens une vision et un projet forts pour notre continent. Ambition à moyen et long termes, propositions concrètes dans le cadre des traités actuels, nouvelles institutions plus efficaces et démocratiques, renforcement et ouverture de la zone euro, élargissement de l’Union aux Balkans, les deux discours résonnaient – avec des nuances bien comprises – d’un même accent, profondément européen et visionnaire.

L’Européen fervent que je suis attendait depuis plusieurs années de tels engagements politiques. Les Européens ont enfin repris de la voix dans un débat politique trop longtemps laissé aux populistes, aujourd’hui en repli. Le Commissaire européen que je suis se réjouit aussi des convergences – jamais aussi fortes – entre les autorités françaises et la Commission. Nous aurons beaucoup de travail ensemble et c’est tant mieux pour l’Europe.

Sauf que – me direz-vous – le peuple allemand a voté entre ces deux discours, jetant une ombre sur ce tableau étoilé. Certains se précipitent déjà pour affirmer que la future coalition sera moins pro-européenne du fait du poids du parti libéral FDP dans la future majorité et de la pression de l’AFD à la droite de l’union conservatrice CDU-CSU. En claire, la relance européenne voulue par Paris et Bruxelles ne sera pas, parce que Berlin n’en voudrait pas. C’est aller un peu vite en besogne. Je crois utile de rappeler plusieurs paramètres politiques.

Tout d’abord, les Allemands sont pro-Européens. Ils ont attendus pendant de longues années des signaux d’engagements politiques et de crédibilité budgétaire de la part de la France. Cet aléa étant maintenant en passe d’être levé, beaucoup en Allemagne veulent poursuivre la construction européenne, rendue encore plus nécessaire par le Brexit, le nouvel isolationnisme américain, la diplomatie offensive de la Russie et la menace terroriste qui touche aussi nos amis allemands. L’Allemagne est européenne. L’Allemagne veut construire l’Europe. La Chancelière Merkel, qui pourrait accomplir un quatrième et dernier mandat, portera – j’en suis sûr – cette responsabilité très haut dans son agenda politique. Certes, le FDP a fait une campagne assez hostile à toute intégration, notamment en matière économique, financière ou migratoire. Or, la coalition sera aussi formée par la CDU-CSU et les Verts, qui pèsent presque autant que le FDP au Bundestag. Cette future majorité devra trouver des compromis et prendre ses responsabilités politiques sur l’Europe. Chacun voudra peser. Bien malin celui qui pourrait dire aujourd’hui où seront les points d’équilibre du programme de gouvernement.

Une chose est sûre pour moi, la future coalition allemande ne pourra pas laisser sans réponse les offres de la France et de la Commission européenne pour le moyen et le long terme. Car il y a deux clés politiques dans l’agenda européen qui peuvent aider nos amis allemands à rester du côté de la solution ambition.

La première clé est celle de la crédibilité économique et budgétaire retrouvée. On peut comprendre que certains partis politiques ne souhaitaient pas avancer dans une intégration plus poussée tant que le reste de la zone euro croulait sous le chômage, les déficits et la dette publique, et que la Grèce était menacée de faillite. Ces temps sont derrière nous, grâce notamment à la discipline demandée par l’Allemagne durant la crise. Avec un déficit public de 1.3% dans la zone euro cette année, une dette qui se réduit en fin, une croissance supérieure à 2%, un chômage sous les 8% en Europe et la Grèce qui sortira de son programme l’été prochain, j’espère que les Libéraux allemands reverront leur discours de défiance et à redevenir le grand parti pro-européen qu’ils étaient encore avant la crise.

La seconde clé est temporelle, car le projet européen s’écrit dans le temps. Et le temps est un allié politique puissant, qui permet de mettre de l’espace entre les discours de campagne et les décisions des gouvernements, mais aussi met en perspective des idées aujourd’hui difficiles mais envisageables dans quelques années. Le Président Juncker a proposé un horizon à 2025. Le Président Macron en 2024. Nous pouvons donc discuter comment construire ensemble – avec nos amis allemands et les autres pays européens – les étapes de cette intégration, avec des étapes claires et les conditions nécessaires. Tout n’est pas à faire tout de suite. Ni sur la zone euro, ni sur la défense, ni sur l’élargissement. Il nous faut une feuille de route commune.

L’Europe a besoin de la France et de l’Allemagne pour se relancer. La Commission européenne doit en être le facilitateur attentif. Opposer deux visions est artificiel et ne rend pas compte des forces en présence. Je n’ai pour ma part aucun doute que nos amis allemands auront cette donnée politique et historique en tête dans les prochaines semaines.

Une réflexion au sujet de « La relance de l’intégration européenne : vision française contre realpolitik ? »

  1. Ce qui s’est passé ce we en Catalogne restera comme une tache sur la conscience des politiques qui se définissent comme démocrates et se sont tus.

    Que les Catalans aient raison ou non de revendiquer leur indépendance, que leurs motivations soient sans arrières pensées ou non, dimanche on a vu la police nationale d’un État européen casser des portes de bureaux de vote, frapper des gens pacifiques de tous âges et saisir des urnes.
    En face de cela, les dirigeants européens, dont les dirigeants français se sont tus.
    Pas un mot pour rappeler les principes démocratiques.
    Pas un mot pour condamner la violence d’État.
    C’est à cela que l’on voit que l’Europe démocratique n’existe pas.
    C’est à cela que l’on comprend que l’Europe qui protège est un mensonge.
    Ceci n’est pas l’Europe à laquelle j’aspire. Ceci n’est pas une Europe pour laquelle je peux me battre, mais au contraire, de plus en plus une Europe que je veux combattre !

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