Carnet de Congrès : les exigences de la renaissance

Samedi dernier, je suis intervenu lors du Congrès du Parti socialiste à Aubervilliers, pour y faire part de mon expérience de responsable européen, et pour témoigner de ma fidélité à ce qui est depuis plus de 30 ans ma famille politique. Car malgré les vents mauvais et en refusant tout opportunisme, je suis resté et resterai social-démocrate. J’ai donc bien volontiers accepté l’invitation des organisateurs. L’accueil a été très bon. J’y ai rencontré beaucoup de signes d’amitié, ainsi qu’une attention favorable à mon message pro-européen de gauche.

Ce Congrès tourné vers le redressement a montré les forces et les défauts des socialistes, les mêmes qui ont fait leurs heures victorieuses et causé leurs défaites les plus cruelles. Rien d’étonnant dans cette phase d’introspection et de changement. La suite de l’histoire est encore à écrire. Si ma famille politique veut retrouver auprès des Françaises et des Français une influence politique à la hauteur de son rôle passé, elle doit s’appuyer sur ses atouts, indéniables, et faire des choix politiques clairs.

La ressource fondamentale de ce parti, et donc sa force principale, réside dans son capital humain. Il y a dans la gauche sociale-démocrate un incontestable vivier de talents – élus, responsables politiques, militants – et une richesse intellectuelle que peu d’autres partis possèdent. Le socialisme français est une histoire, une culture, une fidélité, un engagement. S’il se remet au travail, avec modestie et obstination, il peut être utile à nos concitoyens, plus rapidement qu’on ne le croit. Le recul du temps dira si, comme le prédit Olivier Faure, le Congrès d’Aubervilliers sera un nouvel Epinay. Il fut, en tout cas, une étape importante du renouveau, avec la mise en place d’une équipe, représentant une nouvelle génération, autour d’un chef, avec une volonté de débattre, de se remobiliser autour d’un objectif politique – être la première force de gauche lors des prochaines consultations électorales – et un calendrier. Il reste à approfondir l’essentiel – la conception de ce que peut et doit être la gauche demain, et au premier chef son rapport à l’Europe. Le pari de la « Renaissance », pour être gagné, devra relever plusieurs défis et enfin affronter de vieux démons.

Le Parti socialiste a d’abord, et depuis toujours, besoin d’unité et d’une discipline collective. Trop longtemps, nous avons été marqués par le péché mignon de la division. Là où les Insoumis sont groupés autour de leur leader et chassent en meute, là où LREM est organisée comme une armée derrière le Président de la République, les socialistes gardent, c’est leur honneur, la culture du débat interne. Cette médaille a un revers, paradoxal : le chacun pour soi, une forme d’individualisme. Les défaites récentes du Parti socialiste et son spectaculaire rétrécissement devraient les proscrire, inciter au rassemblement et au doute méthodique. Les socialistes doivent en finir avec ce travers et avec la thèse aussi délétère qu’absurde des « gauches irréconciliables ». Je le dis fortement : sans fraternité retrouvée, la gauche socialiste n’a pas d’avenir.

Le second défi est celui d’une ligne politique claire, abandonnant l’ambiguïté ou la synthèse molle, pour tenter de rassembler et convaincre plus largement. Cette posture, très coûteuse politiquement, s’accompagne toujours de l’avatar dangereux de se dire plus à gauche que ce qu’on est réellement. Ce « sinistrisme », pour reprendre le néologisme d’Albert Thibaudet, est la faiblesse historique du socialisme français, qui a cumulé avec le « mollettisme » – discours radical, pratique plus que modérée. Il est temps d’assumer pleinement le réformisme de gauche, celui qui fait à nouveau rimer la réforme avec le progrès économique et social, comme notre vérité. C’est cela qu’on attend de la social-démocratie, c’est à cette seule condition qu’on peut la croire et y adhérer à nouveau. Après la déroute des élections présidentielles et les défections qui s’en sont suivies, les militants ont logiquement et largement choisi cette option réformiste. Bien entendu, d’autres voix peuvent se faire entendre et nourrir le débat. Elles doivent être respectées pour leur apport – cette synthèse-là est une vertu. C’est la force des socialistes. Mais le parti ne peut plus rester l’otage silencieux de voix minoritaires, surplombant la majorité et voulant lui imposer sa loi, en s’exprimant haut et fort pour épouser toutes les surenchères et refuser l’Europe.

Ce serait un contresens absolu, qui mènerait infailliblement à une impasse stratégique. Les 6 % du Parti socialiste à la présidentielle ne sont pas le score de la gauche de gouvernement, mais celui d’un candidat – Benoît Hamon – qui, tout en soulevant des questions intéressantes, avait renoncé à la crédibilité, qui a quitté le Parti socialiste et qui, aujourd’hui, préfère Yannis Varoufakis, qui a mis la Grèce en faillite, à Alexis Tsipras, qui la réforme. Si les socialistes veulent peser à l’avenir, ils doivent parler à nouveau aux 40 % d’électeurs de François Hollande en 2012 qui ont voté pour Emmanuel Macron en 2017. Ceux-ci ne sont pas partis parce que le Parti socialiste était trop européen mais parce qu’il ne l’était pas assez, et parce qu’ils étaient lassés des positions confuses ou des timidités sur cette question. Ne pas le comprendre, c’est se condamner à jouer dans le bac à sable de la « petite gauche » tribunitienne, sans y faire la loi – on y trouvera toujours plus démagogue ou plus nationaliste que soi.

Là est le troisième défi : l’Europe doit redevenir notre premier champ de bataille, un facteur d’unité et non plus de divisions ou de critiques schizophréniques. On peut être européen sans être eurobéat. On doit être eurocritique, au moins eurolucide. Mais il faut absolument refuser d’être euronégatif ! L’Europe doit être améliorée, corrigée, réorientée à certains égards. Lui tourner le dos est, pour un social-démocrate, abdiquer son identité. Les défis du 21ème siècle – sécurité, migrations, changement climatique, défense, développement durable, fiscalité… – sont globaux : les réponses sont plus que jamais européennes.

J’ai la conviction que la seule voie praticable, certes étroite et exigeante, est celle d’un engagement pro-européen de gauche. C’est celle que j’ai esquissée devant le Congrès samedi. C’est celle d’une social-démocratie revisitée, vraiment sociale, vraiment démocrate – et il y a là beaucoup de combats politiques à mener, ici et maintenant –, sans qu’il soit besoin pour autant d’abandonner l’idéal européen ! L’Europe est au cœur de l’identité de la gauche de gouvernement, elle est pour les socio-démocrates un talisman. Cette voie-là peut rassembler et gagner.

Elle nous permet déjà de porter nos combats et défendre nos valeurs. Mon expérience de Commissaire européen de gauche peut en témoigner, par quelques exemples simples, mais puissants. Au sein de la Commission européenne, en travaillant avec les Ministres et les députés européens, j’ai pu en faire plus pour la lutte contre la fraude et l’évasion fiscale en Europe et dans le monde que tous les libéraux, plus pour garder la Grèce dans la zone euro que tous les conservateurs, plus pour donner de la flexibilité budgétaire au Portugal, à l’Italie ou à l’Espagne que tous les tenants de l’austérité. Non, la Commission n’est pas par essence « de droite », contrairement à ce que certains voudraient faire croire, elle défend l’intérêt général européen plus que n’importe quelle autre institution. Y appartenir n’est pas une compromission, mais offre au contraire une vraie capacité d’action à celui qui veut se battre pour ses convictions.

Ayons donc confiance dans notre capacité à influer sur la ligne politique européenne, même si elle est dominée pour l’instant par les formations conservatrices et libérales, et menacée par les nationalistes. Créons au contraire un rapport de force crédible pour les faire reculer: c’est tout l’enjeu des élections européennes de 2019, porteuses de risques majeurs et d’opportunités, qui seront les plus importantes de l’histoire de notre Union. J’y jouerai mon rôle.

Encore faut-il sortir des postures éculées et des faux procès, dans lesquels certains se complaisent. Qui peut ainsi comprendre qu’Emmanuel Maurel s’en prenne soudainement à moi dans les médias français, alors qu’il ne cesse simultanément, depuis le Parlement européen, de féliciter chaleureusement mon action à la Commission, au service des valeurs de gauche, et de se réjouir de notre coopération harmonieuse, comme je reconnais volontiers la qualité de son travail ? Personne ! Les attaques ad hominem et les postures tactiques ne sont pas à la hauteur des défis politiques de la période, en France et en Europe, et d’abord de la lutte contre les populismes et la « démocratie illibérale », dont la récente victoire de Viktor Orban en Hongrie nous rappelle le danger.

Le chemin est tracé. Pour le Parti socialiste français, c’est celui du travail – sur le bilan de l’exercice du pouvoir, sur les idées, sur l’Europe. Pour les élections européennes, cette réflexion devra être conduite avec nos partenaires du PSE – le Parti Socialiste Européen. Puis, le moment venu, il faudra trouver une incarnation pour porter un projet commun. Pour ma part, je resterai ce que j’ai toujours été : un social-démocrate, un homme de gauche, un militant pro-européen. C’est mon ADN ! Je le serai dans l’action au quotidien, dans mes fonctions de Commissaire européen, je le serai avec mes amis du PSE, avec les progressistes et avec tous ceux qui croient à l’Europe.

Il est temps d’élever le niveau de jeu, de renoncer aux jeux de rôle, de clarifier nos options et nos choix : l’Europe et la gauche le méritent – non, elles en ont besoin !

3 réflexions au sujet de « Carnet de Congrès : les exigences de la renaissance »

  1. Une lacune dans l’énoncé des tâches essentielles du socialisme français en vue de sa résurrection : préciser le périmètre et le rôle imparti à l’Etat dans notre société.

  2. Quand le temps viendra, ou quand vous le jugerez venu, vous pourrez compter sur moi.

    Yasmine.B.

  3. Que l’Europe prenne donc position en faveur des souverainistes catalans qui sont de vrais socio-démocrates pro-européens, ils l’ont prouvé lorsqu’ils géraient la Generalitat, et plus récemment par leurs actions non-violentes face aux agressions de l’Etat espagnol, où la concertation et le dialogue a toujours été une règle, et elle emboîtera le pas de cette nouvelle république où justement les valeurs que tu décris non seulement sont présentes mais s’amalgament en une convivialité non-feinte, qui s’approche au mieux d’une société où le sectarisme est combattu autant que faire se peut, non pas par des discours, mais en créant les conditions qui l’empêchent de se développer. Est-ce que c’est ce modèle de société fraternelle et engagée qu’elle veut voir disparaître, car après tout si la Catalogne se débat trop longtemps et sombre dans un gouffre économique sans précédent, et c’est peut-être ça le but ultime de M. Rajoy, les tensions ne disparaîtront pas et adieu la culture catalane et sa particulière conception de la politique et du vivre ensemble.

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