Élections européennes: le compte à rebours est lancé!

Le compte à rebours est lancé! Dans un an très exactement, les Européens se rendront aux urnes. Ils décideront à la fois de la composition du prochain Parlement européen, du projet politique européen pour les prochaines années et du futur président de la Commission chargé de porter ces priorités. A un an du scrutin, l’équation comporte de nombreuses inconnues: le programme de chacune des familles politiques, leurs rapports de force, leurs têtes de liste, l’émergence de forces nouvelles et, bien entendu, le taux de participation qui recule depuis 1979.

Face à ces inconnues, je crois utile de s’interroger sur le paradoxe européen actuel: nos économies vont mieux mais les formations populistes et eurosceptiques progressent fortement.

D’un côté – nos prévisions économiques le montrent trimestre après trimestre –, la croissance est là, et elle est solide. Elle atteint son plus haut niveau depuis dix ans. Le taux de chômage retrouve de ses niveaux d’avant-crise. Il n’y a jamais eu autant de personnes en emploi dans la zone euro. Tous les pays partageant l’euro sont désormais sous 3% de déficit, une première depuis la création de notre monnaie.

De l’autre, les formations anti-européennes n’ont jamais été aussi puissantes. Elles ont certes connu des revers, en France, aux Pays-Bas – revers toutefois relatifs si l’on considère que le Front national est arrivé au second tour et que le PVV a pesé dans les débats. Mais elles dirigent aujourd’hui la Pologne et la Hongrie, elles participent aux gouvernements en Autriche, en Slovaquie – et pourraient le faire prochainement en Italie. Un axe « illibéral », europhobe et souvent xénophobe, régulièrement confirmé par les urnes, s’est formé et installé à l’est de l’Europe. Croire que la progression de ces formations ralentira spontanément d’ici mai 2019 revient à espérer un miracle.

Ce paradoxe nous invite à réviser notre grille de lecture. Ce n’est pas seulement la crise économique qui explique la montée inexorable du rejet de l’Europe et des forces politiques qui l’incarnent. Le logiciel politique européen a changé et plusieurs lectures sont possibles.

Première lecture: si ce n’est la crise, ce sont donc ses séquelles. Il existerait un décalage temporel entre reprise économique et reflux des populismes. Et il suffirait d’attendre que les effets de la reprise se fassent sentir dans tous les pays, que les fruits de la croissance soient à nouveau partagés pour les citoyens européens sensibles aux sirènes europhobes se ravisent. C’est la lecture qui plaît aux partisans du statu quo ou du business as usual européen. Je ne la crois pas totalement exacte, même si nous devons faire plus pour que la richesse produite soit mieux partagée, non par calcul électoral de court terme mais par souci de justice sociale.

Seconde lecture: la crise a laissé des fractures multiples, qui ne se résorberont pas d’elles-mêmes. Fractures entre pays européens et au sein de ces mêmes pays, entre centres urbains dynamiques et périphéries où fleurit le sentiment de relégation, fractures entre insiders et outsiders, entre « élites » rendues responsables de tous les maux et « peuples » en colère. Cette lecture est en partie juste et elle est celle de la Commission quand elle propose des outils pour réduire les divergences et les inégalités en Europe ¬– un embryon de budget de la zone euro par exemple. Mais elle est à mon sens insuffisante, parce qu’elle élude la question fondamentale: avons-nous aujourd’hui la marge de manœuvre politique suffisante pour mettre en place les solutions qui permettraient de réellement réduire ces fractures? A l’heure où certains gouvernements européens ne cachent pas qu’ils sont allergiques à la solidarité – sur la question migratoire mais aussi économique – et d’autres qu’ils sont allergiques au sérieux et au respect de leurs engagements, construire des consensus est toujours possible, mais plus que jamais difficile.

Troisième et dernière lecture, qui est la mienne: sans sursaut solidaire en 2019, point de salut. Il faut pour cela se battre contre le « non » systématique qu’opposent certains dès qu’on parle de solidarité – c’est la position dominante au sein du camp conservateur. Nous devons aider les pays en difficultés – ceux qui aujourd’hui ont du mal à liquider les héritages de la crise: des taux de chômage encore trop élevés, un endettement massif, un marché du travail fracturé, des emplois de mauvaise qualité. Il ne suffit plus d’attendre qu’ils aient « fait leurs devoirs » budgétaires pour leur tendre la main. Si c’est notre attitude, alors oui, nous n’aurons pas de transferts. Mais il n’est pas à mes yeux possible qu’en Europe, et en particulier dans la zone euro, grandisse encore un sentiment d’injustice, parce que les gagnants seraient toujours les mêmes, quand les autres sont toujours voués à l’effort. Si ce n’est pas corrigé, nous pourrions ne plus avoir, à moyen terme, ni de monnaie unique, ni d’Union européenne, car les forces europhobes finiront par l’emporter ou, si elles ne l’emportent pas, à être suffisamment puissantes pour bloquer l’Europe.

La convergence et la solidarité : tels sont selon moi les grands enjeux des prochaines élections européennes. Sans solidarité, nous condamnons l’Union à la défaisance – lente ou rapide, mais certaine. Avec plus de solidarité, nous aurons les armes nécessaires pour combattre les europhobes et convaincre les Européens.

Le clivage ne passera donc pas uniquement entre constructeurs et saboteurs de l’Europe, entre pro- et anti-européens, même si cette distinction s’affirme davantage aujourd’hui, face au retour des nationalismes. Il se fera aussi entre tenants de la solidarité et tenants du chacun-pour-soi. C’est là que la famille social-démocrate – ma famille politique – a une carte à jouer, entre les euro-égoïstes conservateurs et les nationalistes de gauche.

Encore faut-il que les socio-démocrates – et cela vaut pour les socialistes français – acceptent totalement leurs ADN, et que la nécessité d’évoluer politiquement, en se libérant de certaines croyances naïves, n’induise pas d’ambigüité ou n’entraîne pas de mutation génétique. La social-démocratie est historiquement une force pro-européenne de gauche, elle doit le rester en accentuant chacune de ces dimensions, à défaut de quoi elle ne résistera ni à la tentation nationaliste, ni à la facilité du conformisme, voire du renoncement, qui la menacent.

La seule réponse viendra des Européens, qui devront trancher entre ces différentes visions en mai 2019. Et elle aura une importance capitale. Voilà pourquoi les prochaines élections européennes méritent d’être un grand moment de démocratie. A ma place, armé de mon expérience, fortifié par les combats que je mène à la Commission pour éviter l’austérité, pour aider la Grèce à sortir de façon réussie de l’ère des programmes, pour faire reculer la fraude et l’évasion fiscale, pour faire payer leur juste part d’impôt aux grandes entreprises du numérique, j’entends bien participer… au débat.