La crise grecque ou la fin de l’Odyssée

Selon le récit d’Homère, Ulysse a mis presque dix ans à revenir à bon port, retrouver son trône, sa famille et son peuple. Une décennie de périples dans l’inconnu, soumis à la volonté des Dieux et balloté par les vents, rencontrant des monstres chimériques, résistant à la tentation des sirènes et – plus que tout – luttant avec détermination pour sa propre survie.

Tel Ulysse de retour à Ithaque, la Grèce arrive enfin à destination aujourd’hui, dix ans après le début d’une longue récession. Elle peut enfin souffler, regarder le chemin parcouru et contempler de nouveau l’avenir avec confiance.

Le 22 juin 2018 restera une date marquante dans l’histoire de la Grèce moderne et de la zone euro. Elle marque la fin d’une crise sans précédent, d’une violence inouïe, qui a testé la volonté de tout un peuple, mais aussi celle des Européens à défendre l’euro et la solidarité entre nous. Une crise qui s’est dénouée cette nuit à l’Eurogroupe par la conclusion du programme d’assistance financière et par des décisions politiques et financières fortes qui assureront l’avenir économique de la Grèce et de son peuple.

La Grèce a été la victime principale de la crise économique en Europe ces dix dernières années. Beaucoup a été demandé, voire imposé, durant ces années de programmes. Beaucoup a été accompli pour restructurer en profondeur une économie en ruine et refonder une administration dépassée. Des erreurs politiques et économiques ont été commises à Athènes, mais aussi à Bruxelles, Berlin et Washington. J’y reviendrai prochainement.

La crise grecque fut une odyssée dans l’inconnu, obligeant les Européens à s’entendre, à se serrer les coudes et à inventer des solutions inédites pour survivre.

Nul n’imaginait, en mai 2010, la durée ni la violence de cette crise. Nul, pas même les Grecs, n’avait conscience des fragilités de l’économie et de l’administration grecques et des réformes qui seraient nécessaires pour remettre la Grèce sur ses deux pieds. Nul ne pensait que les Européens devraient prêter plus de 240 milliards d’euros pour financer l’État grec en échange de ces réformes. Nul n’avait imaginé les monstres que cette crise ferait surgir et que nous allions devoir combattre pendant de longues années.

Des monstres économiques d’abord, qui ont durement frappé : une récession brutale, jusqu’à moins 9% du PIB en 2011, condamnant l’essentiel des PME du pays, une austérité terrible coupant dans les budgets nationaux, abaissant les salaires de la fonction publique et du secteur privé ainsi que les minima sociaux, et se concluant au final par une perte de 25% de la richesse nationale et une dette vertigineuse de 180%.

Des monstres sociaux ont suivi : un chômage qui a grimpé à plus de 27% de la population et 50% des jeunes, conduisant beaucoup à s’exiler. La hausse dramatique de la pauvreté a touché tout le pays, mettant à mal la cohésion nationale.

La vie politique grecque a elle aussi été balayée par cette crise, au gré des changements de premiers ministres, de gouvernements et de coalitions. Un nouveau parti de gauche radicale a émergé, initialement considéré comme l’ennemi à abattre par certains États, et aujourd’hui au pouvoir pour mettre en œuvre une politique bien différente de son programme politique initial. Dans cette recomposition, la bête hideuse a également resurgi, avec l’apparition puis l’entrée au Parlement grec d’un parti authentiquement néo-nazi. On aura entendu à plusieurs occasions des leaders politiques grecs, y compris un ministre des finances éphémère dont le souvenir ne mérite aucun regret, raviver les souvenirs de l’oppression nazie en Grèce, au risque de briser la solidarité qui nous servait de boussole dans cette crise.

Le plus grand péril de cette odyssée aura été le monstre appelé Grexit ! Je l’ai combattu de toutes mes forces depuis 2012, comme ministre de l’Économie et des Finances d’abord, comme commissaire européen directement en charge de la question grecque ensuite. Nourrie par des spéculateurs sur les marchés, poussés par certains États membres et leurs ministres dans des négociations terribles et mortifères, l’hypothèse d’une sortie de la Grèce de la zone euro est d’abord apparue à certains comme la nécessaire amputation pour sauver la zone euro puis comme le châtiment face à un gouvernement grec élu pour stopper l’austérité. J’ai combattu cette thèse de toutes mes forces, depuis le premier jour. Le Grexit est désormais terrassé.

La Grèce et la zone euro sortent aujourd’hui plus fortes de cette crise terrible. La Grèce a été durement éprouvée. Beaucoup de sacrifices ont été acceptés, courageusement, et de nombreuses réformes ont été accomplies – pas moins de 450 ces trois dernières années. La Grèce renoue aujourd’hui avec la croissance économique, les déficits sont devenus des surplus budgétaires, les investissements reviennent, ainsi qu’une partie de sa jeunesse, le chômage – toujours dramatiquement haut – a baissé de 25% ces dernières cinq années. La dette est maîtrisée et les décisions de l’Eurogroupe la mettent sur une trajectoire stable pour les prochaines décennies.

L’euro et le projet européen ont été testés. Notre monnaie a su montrer sa force économique quand la détermination politique des États est derrière. La solidarité a été réaffirmée avec force. Nous avons mis en place, certes parfois trop tardivement, des mécanismes puissants pour protéger nos économies et éviter de nouvelles crises.

Oui, la crise grecque s’est achevée hier, à Luxembourg. Une page historique s’est tournée pour la zone euro. Je regarde le chemin parcouru, avec des regrets sur les drames que nous n’avons pas su éviter. Mais je suis également fier d’avoir toujours été aux côtés du peuple grec au fil des ans, contre l’austérité et le Grexit. Le voyage de mes amis grecs n’est pas fini pour reconstruire leur pays et effacer les stigmates de cette crise. L’Europe, la Commission européenne et moi-même resterons à leurs côtés. Car l’odyssée européenne, elle, ne s’arrête pas là.