Sauver l’Europe

On m’a souvent demandé ces derniers mois si je serai candidat à la tête de liste du Parti socialiste aux élections européennes de mai 2019. Le socialiste et Européen convaincu que je suis se devait de s’interroger face à la crise de l’Europe et de la gauche.

Je réponds aujourd’hui nettement : les conditions ne sont pas remplies pour m’engager à nouveau dans un processus électoral pour le PS. Je n’y participerai donc pas et je veux m’en expliquer.

1. L’Europe traverse une crise politique, inédite et profonde qui exige une réponse à la hauteur lors des élections européennes.

Depuis 60 ans, l’Europe a toujours surmonté ses crises économiques ou politiques par la vision de ses leaders, la recherche d’un compromis pour le bien commun et une intégration plus poussée.

La crise actuelle est tragique, car elle menace l’existence même du projet européen. Pour la première fois depuis la 2nde Guerre Mondiale, l’Europe doit faire face à une remise en cause de ses valeurs démocratiques et humanistes par certains partis politiques qui, au gouvernement, en coalition ou dans les parlements nationaux, prônent le repli sur soi, le rejet de l’autre. Ils rêvent de « démocratie illibérale », celle qui arrive au pouvoir par les urnes, pour ensuite la confisquer, remettre en cause l’Etat de droit, attaquer la liberté des médias, détruire l’indépendance de la justice.

L’Europe est à la croisée des chemins. Si nous ne faisons rien, les Orbán, Salvini, Kaczyinski, Le Pen, dessineront une Europe où la justice et la presse seront sous contrôle, les étrangers stigmatisés, les minorités menacées. Populistes pour les uns, nationalistes pour d’autres, tous ces leaders d’extrême-droite sont pour moi les ennemis des démocraties ouvertes et libérales que nous avons bâties depuis 1945 pour garantir la paix.

Je souhaite que les Européens se réveillent et reprennent le combat des projets et des valeurs contre cette posture dangereuse. Pour cela nous devons d’abord entendre les questions des citoyens européens, leurs angoisses, sources de ces populismes. La gauche européenne, notamment la social-démocratie, n’a pas suffisamment su trouver les mots et les idées pour répondre aux inquiétudes européennes, durant la crise économique et face à la crise migratoire.

Nous avons le devoir de mieux répondre aux  attentes des Européens lors des prochaines élections. Nous devons retrouver les peuples en agissant concrètement dans les territoires, avec la jeunesse, les forces économiques et sociales, les artistes, pour construire une Europe plus  sûre, plus proche, plus juste. Nous devons, en un mot, opposer l’Europe populaire à l’Europe des populistes. 

Or, partout en Europe, la gauche de gouvernement est en recul. J’ai pourtant la conviction que le combat contre les inégalités, qui sont la racine du populisme, est la bataille de notre temps, et qu’une gauche pro-européenne, profondément revisitée, est la mieux outillée pour la mener. Il y a toujours eu une vision socialiste et social-démocrate de l’Europe – une Europe intégrée, ouverte, protectrice et solidaire. Ces idées ont encore un bel avenir. 

2. Le Parti socialiste français n’a pas selon moi pris la mesure de ces enjeux.

Mon éventuelle candidature aurait pu servir à mener la bataille pour l’Europe et à entamer le redressement de la social-démocratie. Elle exigeait une gauche résolument pro-européenne, pragmatique, réformiste. Elle appelait au rassemblement, dans un parti déjà terriblement affaibli par sa déroute en 2017. 

Or le Parti socialiste n’a  pas achevé ni sa clarification ni son rassemblement. Il reste divisé entre ceux qui voient dans l’Europe une chance, un horizon, un ADN de la gauche de gouvernement, et ceux qui voient en elle une contrainte, un problème, voire une erreur. Il continue de chercher à  marier en son sein les contraires, dans un nouveau ni/ni – ni pro- ni anti-européen – qui n’est pas lisible. Le PS a déjà trop donné dans cette ambivalence: on ne peut pas regarder à la fois vers Jean-Luc Mélenchon et vers mes amis Pedro Sanchez, Antonio Costa ou Alexis Tsipras. Ce n’est pas la même gauche ! Et ce n’est pas la même Europe ! Les uns veulent construire une Europe de gauche responsable, solidaire et efficace, les autres rêvent d’un plan B aux accents populistes voire nationalistes.   

Le plus grave est  selon moi le flou, et parfois la confusion, sur les idées et sur la stratégie politique.  Certains semblent oublier que le PS est depuis toujours un parti de gauche, engagé dans la construction européenne pour lui donner un sens, une orientation progressiste, juste, humaniste.  Je ne crois pas qu’il faille tourner le dos au libre-échange, alors que Donald Trump enfourche le cheval du protectionnisme et part à l’assaut du multilatéralisme, mais plutôt l’organiser et le maîtriser. Je ne crois pas qu’il soit pertinent de dénoncer par principe un bon accord avec le Canada, un des pays dont nous sommes les plus proches dans le monde par la culture et les valeurs. Sinon, avec qui échanger ? Je ne crois pas à la « rupture de gauche » avec l’Europe, ou à la construction illusoire d’une autre Europe. C’est une vieille rhétorique, une profonde erreur de diagnostic et un manque de lucidité politique: la plupart des électeurs qui ont quitté la gauche de gouvernement en 2017 ne l’ont pas fait parce qu’ils  pensaient qu’elle était trop européenne, mais parce qu’ils jugeaient qu’elle ne l’était pas assez ! C’est vers eux qu’il fallait se tourner, et non leur tourner le dos. 

Enfin, je ne crois pas que les socialistes européens doivent s’enfermer, comme semble le proposer le PS français, dans un splendide isolement au sein des institutions européennes. Le socialisme a toujours été une force de gouvernement en Europe, et doit le rester.  Certes, comme l’affirme le  PSE, je ne suis pas favorable à une « grande coalition » avec une droite européenne de plus en plus ambiguë à l’égard des populistes. Pour autant, faut-il s’interdire de facto, au nom de la pureté idéologique, de participer aux discussions pour désigner la future Commission européenne, forcément pluraliste, ou pour élire son Président – même s’il n’est pas issu de nos rangs, ce qui est le plus probable ? Ce serait renoncer à jouer tout rôle autre que protestataire ou négatif sur la définition des politiques publiques européennes. Ce serait refuser d’agir face à la crise existentielle de l’Europe. Ce serait se marginaliser encore davantage dans le prochain Parlement européen qui sera sans doute divisé, sans majorité claire face à une extrême- droite renforcée.

Ces désaccords sont très substantiels. Ils sont la raison de ma décision d’aujourd’hui.

3. J’assume ce que je suis : je reste un socialiste, un social-démocrate, un pro-européen convaincu et – aujourd’hui – inquiet. 

Un vrai socialiste, attaché aux conceptions internationalistes de Jean-Jaurès, combattant le populisme issu de nos rangs comme Léon Blum, Européen comme François Mitterrand ou Jacques Delors, réformiste de gauche comme Michel Rocard ou Lionel Jospin. Je reste fidèle à cette histoire, à cette identité, qui seront le moment venu les fondements d’un renouveau social- démocrate.  

Je ne serai pas candidat en mai 2019, mais je conserve mes engagements, ceux d’une vie. 

Je ne serai donc pas absent de cette campagne. J’y serai un porteur d’idées, et d’explications face aux anathèmes nationalistes. L’Europe a besoin de propositions pour lutter contre les inégalités, qui menacent nos sociétés, pour investir dans le capital humain, pour réguler la finance, pour protéger nos démocraties et nos sociétés ouvertes contre les monstres du populisme et de l’extrême-droite, pour promouvoir une gouvernance plus citoyenne et moins technocratique, pour lutter contre le réchauffement climatique et pour le développement de l’Afrique. Je travaillerai sur ces idées, et les exprimerai avec force. 

Je serai actif aux côtés de mes amis du PSE pour bâtir une stratégie avec les forces de gauche européennes, afin que nos idées de progrès et le projet européen restent au cœur du prochain Parlement.  Je consacrerai les prochains mois à construire des ponts entre ceux qui savent que l’Europe ne se décrète pas  au sein d’un seul parti, mais qui veulent nouer des alliances de sens, de bonne volonté.

Je resterai dans l’action comme Commissaire européen. Depuis 4 ans, j’agis en social-démocrate engagé pour refuser le GREXIT et aider la Grèce à retrouver espoir et prospérité, abandonner l’austérité à l’échelle européenne pour des politiques budgétaires responsables et tournées vers l’avenir, lutter contre la fraude et l’évasion fiscales, et taxer les géants du numérique comme ils doivent l’être. Beaucoup reste à faire.  

4. Je crois toujours que la gauche a un avenir, en France et en Europe. 

La période est difficile, la gauche de gouvernement n’a achevé ni l’inventaire, ni la rénovation nécessaires. De meilleurs temps viendront : la social-démocratie, si elle redevient elle-même, en adoptant sa pensée et sa pratique au 21ème siècle, peut demain porter à nouveau l’espoir.

Pour moi, c’est une page qui se tourne, ce n’est pas un adieu à la vie publique dans mon pays, la France, mais plutôt un nouveau départ : je reprends ma liberté pour me battre pour mes idées et mes valeurs. A 61 ans, je veux combattre le nationalisme qui a fait traverser à mes parents les épreuves de la guerre, de la xénophobie, du racisme, de l’antisémitisme. Le père que je suis maintenant veut construire l’Europe où mon fils grandira, une belle Europe, fidèle à son message historique. Je m’y consacrerai avec détermination et enthousiasme.

2 réflexions au sujet de « Sauver l’Europe »

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  2. Merci cher Pierre Moscovici pour ce statement clair et emouvant et votre Interview avec Le Monde. J’espere qu’on pourra avoir quand-meme une forte coalition centre/centre-gauche/ecologiste apres les elections au PE. Cordialement

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