L’Allemagne et la construction européenne: il est temps de desserrer le frein

Quelques jours après la commémoration du centenaire de l’armistice de la Grande Guerre, la chancelière allemande Angela Merkel a présenté mardi dernier devant le Parlement européen sa vision du futur de l’Europe. Voilà un symbole extrêmement fort de ce qu’a accompli l’Europe en 70 années d’existence. Pensée sur les bases d’une amitié franco-allemande naissante et grâce à la détermination d’un petit groupe d’Etats, l’Union européenne est parvenue à lier 500 millions de citoyens européens dans la paix et à les réunir autour de valeurs démocratiques et humanistes. Le couple franco-allemand a été l’axe fort de la construction européenne et Angela Merkel s’est constamment montrée fidèle à ce projet.

Devant les députés européens, la Chancelière a réaffirmé avec force son engagement pro-européen, dont nul ne peut douter, après 13 années à la tête de l’Allemagne. Elle a également rappelé son attachement aux valeurs de l’Union européenne : la tolérance et la solidarité. Ils sont l’âme de notre projet commun. Sans eux, l’Union européenne ne peut pas fonctionner. Sans eux, l’Union européenne n’en vaudrait même pas la peine.

Cependant, l’action et la force de proposition allemandes ne sont pas toujours suffisamment puissantes, sur des sujets que les responsables européens devraient considérer comme prioritaires – tout simplement car ils le sont pour les citoyens.

Je pense à deux sujets en particulier, que la Chancelière a d’ailleurs évoqués durant son allocution : l’approfondissement de l’Union économique et monétaire et la taxation du numérique. Sur ces dossiers, dont je suis responsable à la Commission européenne, le moteur allemand semble parfois enrayé. Il est temps de lever ces blocages et d’apporter à nos concitoyens les preuves d’Europe qu’ils attendent.

Sur la réforme de l’Union économique et monétaire, les Etats membres sont toujours empêtrés dans un débat, à mon avis tout à fait stérile et paralysant, entre les partisans d’une réduction des risques et d’un partage des risques. Je le regrette. La crise économique, notamment le sauvetage collectif de la Grèce, nous a démontré que la solidarité et la responsabilité sont les deux faces d’une même pièce : seule leur association intelligente les rendra l’une et l’autre effective.  Il nous faut avancer sur l’Union bancaire et le budget de la zone euro, avant un futur retournement économique en Europe. Je ne mésestime pas les contraintes constitutionnelles allemandes, ni les réticences au sein du Bundestag. Mais le leadership politique requiert de convaincre en interne au nom de l’intérêt général, et non d’aligner l’Europe sur ses blocages nationaux. C’est pourquoi je salue la contribution franco-allemande en vue d’un budget de la zone euro. Je la crois tout à fait compatible avec les propositions de la Commission en faveur d’une fonction de stabilisation pour faire face aux chocs et réduire les divergences dans la zone euro. Nous devons avancer dans cette direction, et vite, pour donner un signal fort avant la fin de cette année.

Sur la taxation des entreprises du numérique, la Chancelière a rappelé son importance devant les députés européens. Je souhaite que la réticence allemande au Conseil soit maintenant levée. Sur le fond, je soutiens également le principe d’une action internationale à long terme, dans le cadre de l’OCDE. Néanmoins, approche mondiale et approche européenne ne sont pas incompatibles. Elles sont même complémentaires : c’est en agissant à 27 que nous pourrons lancer et accélérer le mouvement mondial. N’ayons pas peur et ayons confiance en nous : aucune entreprise ne tournera le dos à un marché unique de 500 millions de consommateurs dotés d’un pouvoir d’achat élevé. Certains pays européens l’ont déjà compris : l’Espagne, le Royaume-Uni, l’Italie, la Hongrie, la Slovaquie s’apprêtent à avancer seuls et à taxer les grandes entreprises du numérique. Je continue de militer pour une adoption de la taxe sur le chiffres d’affaires des grandes entreprises du numérique que j’ai proposée au Conseil Ecofin du 4 décembre: pour cela, nous avons besoin de l’Allemagne.

Le temps n’est plus à la prudence, à la précaution, aux petits pas. Il y a une urgence politique à agir.

Urgence parce que le départ annoncé de la Chancelière après 2021 bouleverse les équilibres politiques allemands et européens. Angela Merkel a réussi à tenir le pays ensemble, à faire le lien entre Nord et Sud, Est et Ouest et à faire fonctionner tant bien que mal une grande coalition. Que deviendra le paysage politique allemand et l’engagement européen de l’Allemagne, dans un contexte de perte de vitesse des deux partis de gouvernement historiques, la CDU et le SPD, confrontés à la montée de l’extrême-droite – mais à aussi à celle, positive, des Verts?

Urgence parce que les élections européennes approchent. Je partage l’inquiétude de beaucoup face à la progression, partout en Europe, des mouvements d’extrême-droite. Je suis préoccupé par la grande inconnue du prochain scrutin : la gouvernabilité de l’Europe pour les cinq prochaines années. Car, si je ne crois pas à une majorité populiste, je crains tout de même que les forces anti-européennes disposent d’une minorité assez puissante pour empêcher la concrétisation des grandes réformes dont l’Union a besoin pour sa relance.

Face cette menace – qui traduit la déception de milliers de citoyens européens vis-à-vis fonctionnement actuel de l’Union européenne – nous devons apporter des démonstrations concrètes de la nécessité et des bienfaits de l’Europe. Elles seules sauront réconcilier les Européens avec l’Union et les convaincre de l’utilité de notre projet commun. Face aux eurosceptiques et aux nationalistes, l’Europe de l’action et des résultats ! Voilà le seul moyen de barrer la route aux forces qui veulent détricoter ce que nous avons mis des décennies à tisser.

Alors que l’Europe est à la croisée des chemins, je souhaite et espère que l’Allemagne assumera pleinement son rôle historique de leader européen, aux côtés de la France et de la Commission européenne. C’est par le courage de ses grands leaders pro-européens que l’Europe s’est construite. Le Président français Emmanuel Macron en a conscience. En délivrant avant-hier, devant le Bundestag, un fort plaidoyer en faveur d’une Europe plus puissante, d’une Europe plus souveraine et d’une Europe plus forte, il exhorte l’Allemagne et appelle Angela Merkel à concrétiser son ambition européenne. Le temps n’est plus aux atermoiements, ni aux hésitations !

L’héritage que nous laisserons à l’Europe s’écrit maintenant. La France et l’Allemagne doivent agir ensemble, main dans la main comme l’étaient François Mitterrand et Helmut Kohl à Douaumont. C’est la seule voie vers le progrès !

2 réflexions au sujet de « L’Allemagne et la construction européenne: il est temps de desserrer le frein »

  1. Bonjour Très Cher,

    Je prends note de tous vos développements. Je ne saurai ne pas vous remercier pour tant d’abnégation et d’efforts.

    Malgré les difficultés et la distance, je reste toujours convaincu de nos projets communs.

    Merci. Excellente journée.

    Thierry Simo.

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