Répondre au ras-le-bol des inégalités

Il y a quelques jours, Oxfam publiait un rapport alarmant sur l’évolution ou, plus exactement, l’explosion des inégalités dans le monde. Les conclusions de l’étude « Services publics ou fortunes privées »[1] sont inquiétantes, elles doivent tous nous interpeller et il est à mon avis absolument nécessaire que tous les citoyens en prennent connaissance.

Le constat d’Oxfam est très clair : le fossé entre les plus fortunés et les plus démunis se creuse et les inégalités progressent dangereusement. Elles semblent même incontrôlables. Plusieurs statistiques sont édifiantes et ne peuvent laisser indifférents. En 2018, 1% des plus riches ont accaparé près de 46% des richesses produites dans le monde, la fortune des milliardaires a augmenté de 900 milliards de dollars en 2018, ou encore – et c’est probablement la donnée la plus stupéfiante – les 26 milliardaires les plus riches du monde possèdent autant de richesses que la moitié la plus pauvre de l’humanité. 

Je connais les réserves de certains quant à la méthodologie utilisée par Oxfam et aux conclusions de leur étude. Excessivement partisanes, racoleuses, simplistes et cetera : les critiques ne manquent pas mais je les trouve inopérantes.  Nous ne pouvons plus nous cacher derrière des querelles d’économistes et d’experts. Personne de lucide sur la situation de la France, de l’Europe et du monde ne peut nier le sentiment d’injustice qui grandit chez les citoyens, terreau des mouvements nationalistes et populistes. Nous ne pouvons ignorer cette réalité ni rester sourds à la colère qui gronde au point de s’exprimer, parfois, de manière violente dans les rues de nos pays. Il est aujourd’hui de la responsabilité des politiques de tout mettre en œuvre pour répondre au ras-le-bol des inégalités. 

Le rapport pointe du doigt un principal responsable de la croissance des inégalités : la fiscalité. Deux problèmes sont identifiés. Le premier, la tendance de certains Etats à sous-taxer les plus grandes fortunes comme moyen d’attraction sur leur territoire. Le second, la stratégie d’évitement de l’impôt déployée par les multinationales et les contribuables les plus nantis au moyen de schémas d’optimisation fiscale particulièrement élaborés. Les scandales fiscaux à répétition en sont la preuve. Les conséquences sur nos sociétés sont désastreuses. Elles privent les Etats de ressources considérables pour le financement de services publics aussi essentiels que l’éducation et la santé et, inévitablement, nourrissent les inégalités. A l’échelle européenne, environ 1000 milliards d’euros seraient perdus chaque année à cause de l’évasion et de la fraude fiscales. C’est intolérable et je ne pouvais m’y résoudre.

En prenant mes fonctions de Commissaire à la fiscalité en 2014, j’ai donc fait du combat pour la justice fiscale ma priorité. Quatre années plus tard, je suis fier des progrès que nous avons réalisés :

-Nous sommes parvenus à faire adopter 14 propositions dont 8 contre la fraude et l’optimisation fiscales, malgré le verrou de l’unanimité. C’est plus que les vingt années précédentes ! Nous avons aboli le secret bancaire, imposé une obligation de transparence aux intermédiaires fiscaux et adopté une liste noire des paradis fiscaux qui a déjà démontré son efficacité. Nous la réviserons dans les prochains mois pour vérifier que les engagements pris par nos partenaires sont bien tenus.

-Pour plus d’équité fiscale dans l’Union européenne, j’ai proposé de taxer les activités numériques. Elles sont aujourd’hui peu ou pas taxés dans l’Union européenne alors même qu’elles génèrent des chiffres d’affaires astronomiques. C’est une injustice absolue tant à l’égard des entreprises traditionnelles que pour les citoyens. Je regrette que cette proposition soit aujourd’hui bloquée au Conseil par une minorité d’Etats membres récalcitrants. C’est bien la preuve que la règle de l’unanimité, si elle est quelquefois surmontable quand la pression de l’opinion publique est forte, reste surtout un poids qui nous freine.

-Pour moderniser la fiscalité européenne, j’ai présenté une communication proposant le passage progressif à la majorité qualifiée. Mon objectif est simple : je veux lever le tabou de l’unanimité en matière fiscale. Cela permettrait d’être plus rapides, plus efficaces et de mieux protéger les Etats membres contre l’érosion de leurs bases fiscales mais aussi de concrétiser des réformes garantissant la justice fiscale dans l’Union européenne – notamment celles pour la taxation des activités numériques et des transactions financières.

Il reste évidemment énormément à faire pour éradiquer le fléau des inégalités. Le levier fiscal ne suffira pas et nous devons formuler des propositions encore plus ambitieuses pour une Europe juste, attachée à la convergence économique et sociale. Je souhaite que la justice sociale soit un thème central de la campagne des européennes et un des piliers de l’Europe de demain. C’est le seul moyen de faire effectivement barrage aux forces nationalistes et populistes qui menacent notre projet. Je participerai activement aux débats à venir et défendrai une autre vision de l’Europe. L’idéal égalitaire a été à la source de mon engagement politique dans la famille socialiste il y a maintenant plus de 30 ans et continuera à guider mon action encore longtemps. 

Le combat de ce siècle sera sans aucun doute celui pour la justice. Nous devrons le mener avec force et ferveur. Je compte sur l’implication et l’engagement de chacun car le statut quo n’est plus tenable : la soif d’égalité est trop forte et l’urgence est réelle. Comme cela est justement souligné dans le rapport, « La question n’est pas de savoir si on peut se permettre de le faire ; nous ne pouvons tout simplement pas nous permettre de ne pas le faire ». 

[1] http://m0.libe.com/pointer/2019/01/20/RAPPORT_Davos_Oxfam_210119.pdf

2 réflexions au sujet de « Répondre au ras-le-bol des inégalités »

  1. Merci pour ces éléments. A l’aide ! Humaniste social et europhile, je suis déçu par les déséquilibres macroniens, et encore davantage par l’absence totale de gauche organisée dans notre pays (j’excepte ce qu’on appelle extrême-gauche et qui, selon moi, est extrême tout court). Que faut-il faire ? Aucun scrupule à voter Macron pour les Européennes, mais à terme, comment croire en un sursaut social-démocrate qui sache harmoniser l’aide aux plus fragiles, la justice pour tous, l’accès à la culture et l’électrochoc nécessaire pour ménager une planète vivable pour nos enfants? Je vous considère comme un des repères de la gauche à laquelle je crois : s’il est possible de provoquer le réveil de la gauche et si vous en avez la recette, je vous en prie, hurlez-la !!

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