La droite européenne : une mutation dangereuse

A trois mois des élections européennes, les grandes familles politiques se mettent en ordre de bataille. A Bruxelles, à Strasbourg et dans tous les Etats membres, les partis s’organisent. Les Spitzenkandidats – les candidats à la Présidence de la Commission européenne – émergent, les têtes de liste des partis nationaux sont tour à tour désignées et les programmes se précisent.

Force est de le reconnaître : le Parti populaire européen (PPE), la droite européenne, fait aujourd’hui la course en tête, à la fois parce qu’il est le premier parti en Europe et parce qu’il se met plus vite en ordre de marche. Dès novembre 2018, l’Allemand Manfred Weber, Président du groupe PPE au Parlement européen, a été largement investi comme chef de file de la droite européenne et il est déjà parti en campagne.

Je le dis honnêtement, les priorités affichées dans le programme de la droite européenne m’inquiètent, tant elles l’éloignent de ses racines pro-européennes. Le PPE semble aujourd’hui connaître une mutation idéologique et identitaire alimentée par trois facteurs :

  • D’abord, s’il se divise sur le sort du Premier ministre hongrois Viktor Orban, chantre de l’illibéralisme en Europe, il répugne à prendre ses distances avec lui. Comment un parti ayant l’Europe dans son ADN peut-il garder dans ses rangs celui qui ferme des universités pour des motifs clairement politiques, celui qui placarde contre George Soros et contre Jean-Claude Juncker, pourtant membre du PPE, des affiches aux relents clairement anti-européens et antisémites et qui, surtout, menace l’Etat de droit et la liberté de la presse ? Malgré les dérives anti-démocratiques de Orban, les membres du PPE ont en majorité décidé de ne pas l’exclure. Le PPE est aujourd’hui enlisé dans ses contradictions : il manque de cohérence et semble prêt à trahir ses convictions originelles pour ne surtout pas perdre sa position de leader au sein du Parlement européen.

 

  • Ensuite, la nomination de Manfred Weber comme chef de file de la droite européenne semble confirmer le tournant idéologique pris par le parti. Manfred Weber est un homme parfaitement respectable et un bon interlocuteur. Il a voté pour l’ouverture d’une procédure de sanction contre la Hongrie en réaction aux atteintes portées à l’Etat de droit. Mais il est beaucoup moins clair que certains de ses collègues – notamment Jean-Claude Juncker –  quant à l’exclusion du Fidesz de Viktor Orban du PPE. Cela n’est pas si étonnant. Les deux hommes sont parfois sur la même longueur d’onde. Lutte contre l’immigration illégale, contrôle des frontières, défense des racines et de l’identité chrétiennes de l’Europe : voilà leurs priorités communes pour l’Europe de demain.

Qu’on ne se méprenne pas : il est essentiel que la question migratoire soit un thème central de la campagne des européennes. Mais à l’heure où les inégalités grandissent, où nous sommes confrontés à l’urgence climatique et où l’Etat de droit est menacé sur notre continent, la responsabilité du premier parti européen est de formuler un agenda politique ambitieux capable de répondre à ces grands défis plutôt que de se focaliser presque exclusivement sur les questions identitaires et migratoires. Et il y a plusieurs façons d’aborder la question, de manière plus ou moins ouverte, intégrée et humaniste. Le PPE a clairement choisi la version dure.

 

  • Enfin, le départ d’Angela Merkel de la présidence de la CDU accroît le risque d’une dérive droitière du PPE. Pendant plus d’une décennie, la Chancelière allemande a assuré le leadership politique et moral du parti en assumant son engagement pro-européen, en s’inscrivant pleinement dans ses racines chrétiennes-démocrates, dans les pas de Schuman, d’Adenauer ou de Kohl. Je suis un social-démocrate, je n’appartiens donc pas au même courant politique que la Chancelière. Je ne soutiens pas l’ordo-libéralisme de la CDU, et j’aurais aimé plus d’ambition politique et sociale de sa part. Mais j’ai toujours respecté sa cohérence et son courage. Je m’interroge aujourd’hui sur les conséquences du départ d’Angela Merkel de la présidence de la CDU sur l’orientation idéologique du PPE : va-t-il revenir à son ADN centriste, ouvert et modéré ou continuer sa métamorphose vers le PPE de Kurz et d’Orban ?  Les récentes évolutions de la droite européenne ne me rendent pas forcément optimistes. Somme toute, Manfred Weber ne rejette ni le PIS polonais, ni la Ligue de Matteo Salvini ! Son mot d’ordre semble être : pas d’ennemi à droite. Ce n’est pas le mien, et je crois que ce n’est pas le bon !

Je regrette que la droite française emprunte – sous l’impulsion de Laurent Wauquiez – le même virage que ses partenaires européens. Certes, je n’en suis pas surpris, tant les positions du chef de Républicains sont marquées par la volonté de coller aux positions de l’extrême-droite : la réception triomphale faite à Zemmour en fut l’exemple caricatural, même si la présence du polémiste attaché à la réhabilitation de Philippe Pétain au siège de ce qui fut le parti gaulliste est pathétique. Dans ce contexte, le choix de François-Xavier Bellamy comme tête de liste n’est pas anodin. Il est en rupture avec la ligne et les convictions historiquement pro-européennes des Républicains. Il soutient les britanniques contre le front uni des 27, s’accommode des dérives illibérales de Viktor Orban et affirme sans complexe ses positions radicales sur les questions sociétales comme le mariage pour tous ou l’IVG. Avec lui, c’est le conservatisme qui l’emporte sur toute la ligne.

Si la trajectoire prise par la droite européenne m’inquiète, c’est parce que tous les citoyens européens risquent d’en pâtir.  Il faut être lucide : la probabilité pour que le Parti populaire européen sorte en tête de ces élections européennes est élevée. Son influence dans la formulation des politiques de l’Union et dans la détermination des priorités de l’Europe du 21ème siècle serait donc considérable. Cela était, certes, le cas ces dernières années. Mais l’orientation pro-européenne et humaniste du PPE était claire et les familles politiques ont su, tant bien que mal, composer ensemble dans l’intérêt de tous les Européens.

Au lendemain des élections européennes, le réveil risque d’être douloureux si le PPE continue à dériver vers la droite. Je m’inquiète d’une forme de convergence avec les populistes d’extrême-droite qui, certes, n’aurait peut-être pas la capacité de revenir sur les acquis européens gagnés ces soixante dernières années, mais pourrait empêcher tout progressisme de l’intégration européenne, alors même que le besoin d’Europe n’a jamais été aussi fort. Je compte ainsi sur l’implication des autres familles politiques durant la campagne, en particulier les socio-démocrates, pour porter des idées progressistes et défendre une autre vision de l’Europe. Au travail !