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Libres réflexions sur l’état de la gauche en France (2/3)

Catégorie : Actualité,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 30/08/2016 à 11:05

Libres réflexions sur l’état de la gauche en France (2/3)

 

 

Le dépassement du clivage gauche/droite est le dernier débat à la mode.

Le dépassement du clivage gauche/droite est le dernier débat à la mode. A vrai dire, ce n’est pas une franche novation, ni une première, mais au contraire un marronnier de la politique française, en particulier à gauche lorsque celle-ci est en difficulté ou à court d’idées neuves. Il est donc compréhensible qu’il fleurisse en ce moment. Sans fuir le besoin aigu de rénovation qui s’exprime, je veux dire pourquoi et en quoi la solution pour la gauche, pour sa victoire difficile mais toujours possible en 2017, pour sa refondation future, se trouve ailleurs.

 La gauche au pouvoir a déjà changé, elle doit changer encore.

La gauche au pouvoir a déjà changé, elle doit changer encore. Ministre de l’économie et des finances, j’avais appelé en 2012 à une « révolution copernicienne »  de notre politique économique, et avais engagé sa réorientation vers une politique de l’offre. Elle a eu lieu, elle n’est pas achevée, elle doit se poursuivre. Notre pays souffre depuis des années d’un chômage insupportable, d’une croissance trop faible, d’un déficit public et d’un endettement trop élevés, d’un niveau de prélèvements obligatoires mal toléré.

Arrivant aux responsabilités en 2012, après l’élection de François Hollande, nous avons dû nous attaquer à la racine commune de ces insuffisances : un retard de compétitivité, profondément ancré dans les structures de l’économie française. Il ne s’agissait pas seulement d’un coût excessif du travail, mais aussi et surtout de rigidités à lever – dans le système social et fiscal, dans l’éducation, dans l’organisation du marché du travail, dans la capacité d’innovation et d’investissement du système productif lui-même… La France avait, et elle a toujours besoin de réformes, pour retrouver un meilleur potentiel de croissance, pour créer plus d’emplois, pour rester une puissance économique de premier plan. Voilà pourquoi il fallait un « choc de compétitivité », un pacte de responsabilité avec les entreprises et de nombreux changements structurels.

A l’évidence, le « récit » de cette révolution copernicienne n’a pas été assez clairement développé. Ses étapes, ses modalités, ses finalités n’ont pas été suffisamment expliquées, revendiquées et donc partagées. Et ses résultats, qui ne peuvent advenir sans délais, qui au contraire exigent du temps, sans être négligeables, ne sont pas encore assez suffisamment convaincants. Il ne m’appartient pas de dire ici ce qui a manqué pour ce faire. A l’évidence, des erreurs – de rythme, de méthode sans doute, de fond peut-être- ont été commises – et la gouvernance de ce grand changement, n’a pas été parfaite – c’est le moins qu’on puisse dire. Il faudra sans aucun doute, en réfléchissant à un projet pour le futur, en faire l’examen approfondi et sans complaisance, et en tirer les leçons, intellectuelles et politiques.

Mais j’ai la conviction que ce choix réformiste est incontournable pour la gauche. Celle-ci est à mes yeux aujourd’hui, comme souvent dans notre histoire, la mieux à même de moderniser la France, de veiller à protéger son modèle social tout en le faisant évoluer – il a lui aussi bien besoin de réformes de grande ampleur. Je ne crois pas, contrairement à Arnaud Montebourg, qu’un grand bond en arrière soit la clé du futur, ni qu’un mélange plus ou moins habilement concocté de souverainisme et d’étatisme soit l’avenir de la gauche. La gauche ne peut être ni conservatrice, ni nationaliste, ni corporatiste, sans quoi elle n’est qu’une survivance ou une vigie, pas une force de gouvernement capable de façonner l’avenir.

Le progrès – économique et social – est une aspiration profondément ancrée à gauche.

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Libres réflexions sur l’état de la gauche en France (1/3)

Catégorie : Actualité,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 29/08/2016 à 15:42

Libres réflexions sur l’état de la gauche en France (1/3)

 

Commissaire européen, je ne suis plus un acteur quotidien de la vie politique française, mais je n’ai pas changé de convictions.

Dans moins d’un an, les Français auront choisi leur Président. 80 ans après le Front Populaire et 35 ans après la victoire histoire de François Mitterrand, je veux regarder vers les échéances cruciales de mai 2017. Commissaire européen, je ne suis plus un acteur quotidien de la vie politique française, mais je n’ai pas changé de convictions. Je participerai naturellement au débat politique de mon pays à titre personnel, pour ainsi préserver l’indépendance de la Commission européenne. Je vois aujourd’hui que la gauche, ma famille politique, est affaiblie, marquée, galvaudée, qu’elle fait l’objet de remises en causes violentes, de l’extérieur comme de l’intérieur. Cela me donne envie, dans le calme de l’été et à travers trois billets, de poser ici une question simple : la gauche est-elle en mesure de gagner ces batailles et comment ?

Mon engagement est constant, il est aussi lucide. Comme tout un chacun, je connais l’état de l’opinion, que nous montrent non seulement les sondages, mais aussi et surtout l’ensemble des élections, nationales et locales, qui se sont déroulées depuis 2012. Le premier enseignement, que le flot des commentaires, trop tournés en ce moment vers les desseins et destins personnels, néglige trop souvent, est la montée du Front national, la percée des idées nationalistes, xénophobes, étroites et pernicieuses qu’il véhicule. Le résultat des élections présidentielles en Autriche, où l’extrême-droite a été battue de quelques voix seulement au second tour avant que soit décidée une nouvelle élection, nous rappelle la force de cette menace. Le 21 avril 2002, avec la présence de Jean-Marie Le Pen et l’élimination du candidat socialiste au premier tour de l’élection présidentielle, avait été un terrible choc, un « coup de tonnerre », comme l’avait dit Lionel Jospin lui-même. Voulons-nous revivre ce traumatisme républicain ?

La droite républicaine, quant à elle, est mobilisée par la préparation de ses primaires et traversée par bien des débats, sur le fond comme sur la méthode ou les alliances.

En 2017, la surprise serait hélas que sa fille ne se qualifie pas pour le second tour. Il ne s’agit évidemment pas d’une certitude, mais bel et bien d’une éventualité que nous devons combattre de toutes nos forces. Cette donnée ne peut être ignorée, elle pèsera sur l’élection, elle exclut toute frivolité et impose l’efficacité. La droite républicaine, quant à elle, est mobilisée par la préparation de ses primaires et traversée par bien des débats, sur le fond comme sur la méthode ou les alliances. Elle s’interroge sur son positionnement – plus ou moins radical ou modéré, clivant ou rassembleur, européen ou nationaliste, identitaire ou ouvert. Il serait toutefois imprudent de compter exclusivement, ou même excessivement, sur ses contradictions, pourtant majeures. Certes, elle se situe à un étiage électoral historique, et se prépare à une confrontation interne impitoyable, mais je suis convaincu qu’elle saura, le moment venu, se mobiliser autour du champion qu’elle aura choisi, pour récupérer ce qu’elle considère être son apanage naturel, le pouvoir.

La gauche va aborder 2017 dans un état de faiblesse sans précédent.

Enfin, il serait absurde de nier l’évidence : la gauche va aborder 2017 dans un état de faiblesse sans précédent. Elle aussi ne représente qu’un tiers de l’électorat. Elle a perdu beaucoup de soutiens dans les territoires, au fil des défaites dans les scrutins locaux. Surtout, elle est plus divisée que jamais, elle est même éclatée entre des partis qui ne savent et en réalité ne veulent plus dialoguer, qui se combattent ou à tout le moins s’ignorent. Ces divisions ne sont pas circonstancielles ou tactiques, elles sont profondes, sur tous les sujets – la politique économique, la sécurité, l’Europe, la cohésion sociale… Pour la gauche, le pouvoir n’est pas une finalité unifiante, car elle ne partage pas – ou plus – la culture de gouvernement, qui impose l’intégration des contraintes du réel. Il y a toujours eu plusieurs gauches, en France comme ailleurs, mais par-dessus tout l’emporte aujourd’hui la distance qui sépare de plus en plus ceux qui promeuvent un réformisme capable de compromis et attaché à l’Europe, d’une part, et ceux qui défendent une alternative plus radicale, affranchie de nos engagements européens, d’autre part. Aussi irritants et même graves soient certains comportements dans le champ politique comme sur le terrain social, ces gauches sont-elles désormais « irréconciliables », comme l’a dit Manuel Valls ?

Si les gauches venaient à divorcer, c’est toute la mécanique de l’alternance entre la droite républicaine et la gauche de gouvernement qui s’effondrerait, après avoir été affaiblie par l’émergence du Front national.  Lire la suite


« Présidentielle : la gauche, une valeur d’avenir » – Ma tribune personnelle dans Libération

Catégorie : Actualité,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 29/08/2016 à 10:52

Je vous invite à lire ci-dessous ma tribune personnelle parue aujourd’hui dans Libération, « Présidentielle : la gauche, une valeur d’avenir ».

Alors que l’élection présidentielle de 2017 se profile, le dernier cri de la modernité politique française semble être de jeter la gauche socialiste et sociale-démocrate aux orties. Un ancien ministre de l’Economie déclare sa candidature avec un projet «socialiste mais pas uniquement», avant tout farouchement souverainiste et étatiste. Son successeur s’affiche au côté d’une figure réactionnaire, anti-européenne et proche de l’extrême droite (Philippe de Villiers), avant de confirmer en sa compagnie qu’il n’est pas socialiste.

Ces prises de distance ne me convainquent pas. C’est pourquoi je veux, moi aussi, donner ma position dans ce débat, à titre personnel. J’y vois en effet une faute stratégique et une erreur idéologique.

Faute stratégique, car s’il n’y a plus de bloc de gauche autour de son pilier socialiste, il n’y a plus de possibilité pour la gauche d’exercer les responsabilités. Et une gauche qui ne se distingue pas clairement de la droite n’est plus la gauche. L’opinion attend un profond renouveau de notre vie politique, à commencer par celui des partis, y compris à gauche : je n’y suis pas sourd. Et je n’ignore pas les contradictions que soulève le rapport à l’Europe, à mes yeux décisif. Mais moderniser la gauche, ce n’est pas tourner le dos à son histoire, ses valeurs et ses combats.

Erreur idéologique aussi, car la droite et la gauche ont des divergences profondes, et une hiérarchisation différente des priorités. Pour la droite, les inégalités sont inévitables, pour la gauche elles sont insupportables. La droite considère souvent que favoriser la réussite personnelle suffira à résoudre les problèmes collectifs, tandis que la gauche estime que pour résoudre les problèmes collectifs, il faut commencer par offrir à chacun les mêmes chances de réussite. C’est pour cela que la droite fait de la levée des obstacles au fonctionnement du marché sa priorité, tandis que la gauche parle aussi d’éducation, de culture, de protection sociale. Pour une part majoritaire de la droite, la conception traditionnelle de la famille et de la liberté est sacrée et doit être conservée. Pour une part majoritaire de la gauche, la liberté de chacun et la volonté de s’adapter aux évolutions de la société doivent prévaloir. La droite nourrit historiquement un certain culte du chef et de l’autorité, quand la gauche croit au dialogue social pour légitimer l’action publique. Non, droite et gauche ne sont pas bonnet blanc et blanc bonnet, contrairement à ce que le slogan «UMPS» du Front national veut faire croire !

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Interview dans L’Opinion – Série « Bercy pour ce moment »

Catégorie : Actualité,Politique | Par pierre.moscovici | 19/07/2016 à 8:56
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Je vous invite à lire ci-dessous mon interview dans L’Opinion, pour la série « Bercy pour ce moment« . J’y reviens sur les moments forts de mon mandat de ministre de l’économie et des finances à Bercy, sur les réussites et les difficultés, et sur le lieu, le contexte, et l’administration.

En voici un extrait :

La nomination

Le Président m’a appelé une heure avant l’annonce du gouvernement pour me dire que je serai ministre de l’Économie et des Finances

Jean-Pierre Jouyet, Jacques Attali, Jean-Claude Juncker… Un certain nombre d’amis avaient plaidé auprès de François Hollande pour que je sois ministre des Finances. Pour ma part, je ne lui en avais jamais parlé. Il voulait  un proche, qui connaisse les sujets européens, notamment  à cause de la Grèce, et qui parle anglais. Quand nous avons évoqué mon rôle après son élection, François Hollande m’a d’abord demandé si je voulais être Premier secrétaire du parti socialiste, ce qui ne m’intéressait plus, il a évoqué l’idée que je puisse être secrétaire général de l’Élysée, ce qui ne m’intéressait pas – j’étais un élu, attaché à mon territoire, je souhaitais le rester. Finalement, il m’a appelé une heure avant l’annonce du gouvernement pour me dire que je serai ministre de l’Économie et des Finances, en précisant que Jérôme Cahuzac serait mon ministre délégué au Budget. Le Président a simplement  oublié une chose : c’est de m’indiquer qu’il y aurait quatre puis cinq autres ministres à Bercy !

Le lieu

J’ai aimé Bercy, j’ai aimé y travailler, je reste fier et heureux d’avoir rempli cette fonction unique.

Je connaissais déjà le ministère pour m’y être rendu de nombreuses fois, depuis le début des années 90, et notamment avec François Hollande, à l’invitation de Pierre Bérégovoy, dont nous avions critiqué la politique du « franc fort » et qui aimait discuter avec ses contradicteurs. Bercy, avec ses interminables couloirs, l’immensité de ses bâtiments, est un lieu d’efficacité et de pouvoir. Le bureau du ministre des Finances n’est pas le plus désagréable, avec sa vue sur la Seine qui court jusqu’à Notre-Dame. Tard le soir, en signant des parapheurs, en écrivant mon dernier livre, « Combats », ou en lisant des notes dans les lumières de la ville, pendant que le ministère bourdonne encore d’activité, j’éprouvais un sentiment de responsabilité, de force et de paix. J’ai aimé Bercy, j’ai aimé y travailler, je reste fier et heureux d’avoir rempli cette fonction unique.

La réforme 

Après le discours du Bourget, il fallait séparer les activités spéculatives des banques du financement de l’économie, sans pour autant tuer le modèle français de banque universelle.

J’en vois trois, sans parler des dizaines d’Eurogroupes pour sortir de la crise grecque ou construire l’Union bancaire. La première, c’est la réforme bancaire. Après le discours du Bourget, il fallait séparer les activités spéculatives des banques du financement de l’économie, sans pour autant tuer le modèle français de banque universelle. Ça a été un beau débat parlementaire, avec des députés pas toujours faciles mais très constructifs, comme Karine Berger ou Laurent Baumel- mais oui, on peut trouver des compromis avec eux! La deuxième, c’est ce que j’ai appelé la « révolution copernicienne » de la politique de l’offre. Mes équipes sont pour beaucoup dans la genèse du pacte de responsabilité. Je suis enfin à l’origine de la formule du « ras-le-bol fiscal ». Je savais qu’il faudrait un choc fiscal la première année pour réduire les déficits sans déprimer l’activité. Mais pas deux années de suite! À l’automne 2013, cette tentation existait. J’ai donc décidé de mettre un coup de pied dans la fourmilière. J’ai été critiqué, notamment au Parti socialiste. Mais je ne regrette rien: j’avais raison- trop tôt- et les Français l’ont compris.

La Crise / l’épreuve

L’épreuve la plus dure a sans conteste été la trahison de mon ministre délégué, Jérôme Cahuzac. […]

L’intégralité de l’interview (abonnés) est à lire ici : http://www.lopinion.fr/edition/economie/pierre-moscovici-j-ai-ete-patron-a-bercy-c-est-bonne-formule-cela-106679


Ce que nous devons à Michel Rocard

Catégorie : Actualité,Europe / International,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 07/07/2016 à 10:03

Ce que nous devons à Michel Rocard

Ce matin, je représente la Commission européenne et son Président à l’hommage national rendu à Michel Rocard, aux Invalides. Je le fais avec émotion, avec reconnaissance, avec fidélité. Sans me joindre à la compétition de ceux qui se réclament et se proclament les héritiers de l’ancien Premier ministre, je sais ce que nous lui devons tous, ce que je lui dois, je connais l’empreinte qu’il laisse sur son pays, sur la gauche, sur l’Europe.

Si je n’ai jamais été à proprement parler été rocardien, au sens de l’appartenance à son courant au sein du Parti socialiste, j’ai beaucoup cheminé aux côtés de Michel Rocard. Je l’ai accompagné au Parti socialiste, pendant la brève et difficile période où il en fut le Premier secrétaire, au lendemain de la terrible défaite aux élections législatives de 1993. J’ai participé à sa tentative de redresser une gauche blessée, de lui redonner sens et fierté. A ses côtés, j’ai mené la pénible campagne pour les élections européennes de 1994, au terme de laquelle j’ai obtenu mon premier mandat de député européen. Surtout, j’ai partagé l’essentiel de ses idées, de son éthique, de sa conception du socialisme et de la gauche. Il a été pour moi, comme pour tant d’autres, une source d’inspiration.

Le combat de Michel Rocard a été de réconcilier la gauche et le réel. Il s’est toujours inscrit dans le sillage de Pierre Mendès-France : pour paraphraser le titre d’un livre de celui-ci, « La vérité guidait ses pas ». Il réussit l’exploit d’être à la fois totalement de gauche – c’est-à-dire idéaliste, volontariste, à l’occasion utopiste – et totalement réaliste – conscient qu’il était que l’économie de marché ne pouvait ni imposer sa loi, ni connaître d’alternative globale. Sa gauche, la fameuse « deuxième gauche » était décentralisatrice plutôt que jacobine, respectueuse de l’Etat, qu’il avait servi avec honneur, et ouverte à la société civile. Elle voulait combattre toutes les inégalités, de toute nature. Elle était culturelle, éducative autant qu’économiste. Elle était réformiste, inscrite dans le temps long. C’est ce sillon qu’il a creusé, depuis ses positions sur la guerre d’Algérie jusqu’à son action de Premier ministre. Il laisse à la France de grandes réformes – la CSG, impôt universel et stable, le RMI, qui pour la première fois offrait un revenu au plus pauvres, aux plus précaires – une méthode de dialogue et de recherche du consensus – qui a permis de trouver une voie en Nouvelle-Calédonie. Et il a su, pendant ses années au gouvernement, permettre à l’économie de croitre fortement. Enfin, le jeune conseiller budgétaire de Lionel Jospin que je fus entre 1988 et 1990 ne peut oublier que c’est grâce à lui que l’éducation nationale est devenue la première priorité, le premier budget de la Nation, devant la défense.

On comprendra que je dise un mot du Rocard européen. Michel était internationaliste, il se battait pour « l’organisation de la planète » – l’Afrique et les « pôles » le passionnaient. Il était révolté par les dégâts de la finance sans frein et sans raison. Il croyait à la pertinence de régulations puissantes. C’est pourquoi il était un Européen engagé et enthousiaste. Je crois que ses quinze années au Parlement européen, après sa vie politique active, furent des années heureuses. Il y a laissé plus qu’un grand souvenir, une trace, celle d’un homme dont l’autorité morale et politique comptait. Il avait des conceptions fortes, des intuitions puissantes, des fulgurances, qu’on pouvait partager – ou non. Comme lui, je pense que la relation entre l’Union européenne et la Turquie est décisive, même s’il faut aujourd’hui constater et surmonter certaines difficultés. Contrairement à lui, je ne crois pas que l’Europe soit « finie », comme il le disait dans ses dernières années, ni que le Brexit ait été souhaitable. Mais dès lors qu’il est intervenu, il faut le transformer en opportunité, ne pas se contenter d’un statu quo bancal, mais repartir à l’offensive, notamment dans le cadre de la zone euro.

Michel Rocard n’a pas été Président de la République : fut-ce un rendez-vous manqué ? Est-ce une limite de ce parcours politique exceptionnel ? A-t’il échoué parce que la gauche refuse la modernité ? C’est le débat qui agite les commentateurs depuis sa disparition. Pour ma part, je serais nuancé sur cette question, parce que l’histoire n’est pas simple. La gauche française, la gauche socialiste, c’est vrai, n’a jamais théorisé son virage social-démocrate, que Michel Rocard avait pour sa part assumé, revendiqué même – son attachement au dialogue social à la suédoise, au rôle des syndicats était profond, la présence lors de l’hommage national qui lui est rendu de l’ancien secrétaire général de la CFDT, Edmond Maire, est tout sauf un hasard. Mais il est trop simple, pour moi, de caricaturer la gauche française, en la croyant allergique à la réforme. Car, au fond, de 1981 à 1988, avec Pierre Mauroy, Jacques Delors, puis Laurent Fabius, de 1988 à 1991 sous le gouvernement Rocard, de 1997 à 2002, grâce à Lionel Jospin et Dominique Strauss-Kahn, et depuis l’élection de François Hollande en 2012, un fil rouge rocardien – et deloriste – soutend l’action de la gauche de gouvernement, avec certes des résultats inégaux, des insuffisances, des succès et des échecs : la volonté acharnée de moderniser l’économie et la société française dans le cadre de l’Europe unie, de construire un équilibre entre l’efficacité économique et la justice sociale.

En vérité, Michel Rocard n’est d’abord pas devenu Président de la République… parce qu’il y avait François Mitterrand. Quel choc de personnalités, de conceptions, de cultures ! Quelles contradictions, mais aussi quelle richesse pour la famille socialiste ! Le temps n’est pas, n’est plus là de revenir sur ce combat. Force est de reconnaitre la suprématie dans l’art électoral, dans la conquête du pouvoir, de celui qui fut élu deux fois à la tête de l’Etat, en 1981 et 1988. François Mitterrand a sans doute mieux compris que Michel Rocard ce qui mobilise les partis et entraine les masses, il a mieux maitrisé la dimension littéraire de la politique, il a su mieux marier les fins et les moyens : c’est cela aussi, la politique. Et c’est pourquoi avec ses ombres et ses lumières, il a incarné l’alternance nécessaire, présidé la France pendant quatorze ans, porté haut l’idée européenne. Cela ne diminue en rien la trace de Michel Rocard, dont le parcours est pour la gauche une leçon d’exercice du pouvoir, de responsabilité, de pragmatisme. Comme le dit Lionel Jospin, si François Mitterrand l’a emporté politiquement sur Michel Rocard celui-ci a gagné la partie sur l’essentiel, les politiques économiques et sociales concrètes menées par la gauche de gouvernement. Oui, la vérité guidait ses pas. Et sa démarche restera une référence pour beaucoup.

Michel Rocard, comme Pierre Mendès-France avant lui, laissera une empreinte plus forte que certains de ceux qui ont exercé le pouvoir suprême. Parce qu’il était aussi une référence intellectuelle et morale – même s’il n’était pas infaillible, ni naïf. C’est ce qui explique l’extraordinaire émotion et le profond respect provoqués par sa mort, bien au-delà des rangs socialistes et de la gauche d’ailleurs – il avait aussi des amis, beaucoup d’amis, au centre et à droite. Nous avons, j’ai une dette envers lui. Il nous manque, il me manquera, mais son souvenir et son exemple ne nous quitteront pas.


Interview sur Radio classique / Paris Première

Catégorie : Actualité,Europe / International,Politique,Vidéos | Par pierre.moscovici | 05/07/2016 à 10:29
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J’étais ce matin l’invité politique de la matinale de Radio classique et de Paris Première. J’ai répondu aux questions de Gérard Leclerc sur les suites du référendum britannique, sur l’avenir de l’Union, et sur la France.

Mon interview à revoir ici :

« On ne doit pas jouer avec l’Europe, la casser… par radioclassique


Ma tribune dans Libération – « Europe : vive le débat, exit le référendum ! »

Catégorie : Actualité,Europe / International,Politique | Par pierre.moscovici | 01/07/2016 à 9:12
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Europe : vive le débat, exit le référendum !

 

Il est évident que des leçons majeures doivent être tirées de ce vote.

Les Britanniques ont démocratiquement choisi leur futur. Il sera européen, car ce grand pays restera pour l’Europe un partenaire stratégique. Mais il ne sera plus dans l’Union européenne. La France n’est pas le Royaume-Uni, notre rapport à l’Europe est beaucoup plus profond, beaucoup plus intime, notre pays a toujours été au cœur de l’Europe, pas à sa marge. Il y restera, Il doit y rester. Mais il est évident que des leçons majeures doivent être tirées de ce vote.

Nous devons, d’abord, entendre le besoin criant de débat sur l’Europe, si longtemps évité, qui ne peut aujourd’hui plus être contourné.

Nous devons, d’abord, entendre le besoin criant de débat sur l’Europe, si longtemps évité, qui ne peut aujourd’hui plus être contourné. Je souhaite qu’il ait lieu en France, et que les Français sachent, en élisant leur Président en 2017, ce qu’il fera pour l’Europe. Je souhaite aussi que ce débat se déroule au niveau européen. Qu’il ait lieu au Parlement européen. Qu’il vive dans les parlements nationaux. Qu’il implique tous les acteurs politiques, économiques, sociaux, culturels. Que les intellectuels s’en saisissent. Et surtout qu’il associe largement les citoyens.

 Trop de tactique tue la tactique, et les apprentis-sorciers finissent par payer leurs tours ratés.

Faut-il pour cela un référendum ? Je vois avec un peu d’inquiétude que c’est devenu depuis le vote britannique le slogan à la mode. Marine Le Pen, partisane d’un « Frexit » en a eu la primeur. Jean-Luc Mélenchon lui emboîte le pas. Bruno Lemaire, François Fillon, Emmanuel Macron – dans un esprit certes très différent-  s’y rallient. Nicolas Sarkozy ne l’écarte pas. Je respecte ces prises de position, mais je leur dis : « faites attention » avant de vous jeter dans ce combat incertain et sans doute dangereux. Utiliser le référendum à des fins électoralistes, c’est manier de la nitroglycérine. C’est ce que David Cameron a fait, pour gagner des élections législatives  mal engagées. Deux ans après, il a perdu le pouvoir et restera dans l’histoire comme le Premier ministre qui aura fait sortir la Grande-Bretagne de l’Union européenne, et peut être mis fin à l’unité du royaume. Ce destin n’est enviable pour personne ! Trop de tactique tue la tactique, et les apprentis-sorciers finissent par payer leurs tours ratés.

Et puis, faites surtout attention aux dégâts du référendum.

Et puis, faites surtout attention aux dégâts du référendum. Le référendum sur l’Europe divise, blesse, brûle. Pensez aux jeunes Britanniques, qui se sentent profondément européens, qui ont voté pour le « remain » à plus de 70% et voient leur idéal brisé. Regardez les Ecossais qui songent à réclamer leur indépendance, les Irlandais qui pourraient rechercher leur unité. Pensez aux habitants de Gibraltar, qui ont voté à 96% pour rester dans l’Europe. Et n’oubliez pas les Londoniens, habitants désemparés d’une ville, qui est désormais à la fois la capitale de la Grande-Bretagne et une enclave dans ce pays. Les conséquences humaines du référendum sont ravageuses – sans parler des coûts économiques – les cicatrices seront profondes et peut être ineffaçables. Je ne voudrais pas de cela pour la France !

Le référendum est aussi, souvent, un instrument de déformation et de désinformation massive.

Le référendum est aussi, souvent, un instrument de déformation et de désinformation massive. Chacun le sait, dans un référendum sur l’Europe, il n’y a pas de symétrie : les partisans du « non » se saisissent de tout pour libérer les émotions et susciter l’anxiété, les défenseurs du « oui » partent avec un handicap majeur, condamnés à la pédagogie ennuyeuse d’une rationalité forcément complexe. L’Europe mérite un débat approfondi, pas un combat confus qui se conclut par un « oui » ou un « non ».

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Mon interview dans Le Grand Jury RTL – Le Figaro – LCI

Catégorie : Actualité,Europe / International,Politique,Vidéos | Par pierre.moscovici | 27/06/2016 à 10:01
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J’étais ce dimanche 26 juin l’invité du Grand Jury RTL – Le Figaro – LCI.

Je me suis exprimé sur le référendum britannique, et sur ses suites pour le pays et pour l’Europe. J’ai aussi répondu aux questions d’Elizabeth Martichoux, d’Alexis Brézet et de Christophe Jakubyszyn sur l’actualité européenne.

Première partie :

Le Grand Jury du 26 juin 2016 : Pierre… par rtl-fr

Deuxième partie :

Le Grand Jury du 26 juin 2016 : Pierre… par rtl-fr